L'affaire Levana

13 janvier 2012

Le parfum de la mort

 

 

Oh I woke up today
And the red sky had warned me away
Oh I woke up today
And I thought that death had swept me away

And I said hey, hey Liza
Where have you been
Where have you been
I'll see you, I'll see you again

Oh the dragging of her feet
Made life music for the ghosts in the street
And in silence she did weep
To the rustle of her mind's own defeat

And I said hey, hey Liza
Where have you been
Where have you been
I'll see you, I'll see you again

Oh I woke up today
And the grey sky had painted a smile on your face
Oh I woke up today
And I thought that death had swept me away

And I said hey, hey Liza
Where have you been
Where have you been
I'll see you, I'll see you again

Oh I woke up today
And the red sky had warned me away
Oh I woke up today
And I thought that death had swept me away

And I said hey, hey Liza
Where have you been
Where have you been
I'll see you, I'll see you again 

 

 

Il avait fallu attendre bien longtemps le bon moment. Faire bien attention à n’être vue de personne. Ne laisser aucune trace. Un véritable défi à la logique. Elle avait parfois imaginé que le descendant d’Hercule Poirot, de Sherlock Holmes et de Kevin Mitnick était à ses trousses. Rien de tel pour vous permettre d’envisager toutes les possibilités…

Et le bon moment, c’était maintenant ! Pendant que Nat vérifiait sa boîte aux lettres dans la rue, elle se glissa comme en apesanteur le long de l’allée de graviers bordée de tulipes jaunes, traversa le hall d’entrée et se blottit au fond du placard sous l’escalier. Elle attendait ce moment depuis des heures, camouflée dans un massif de buis à l’odeur puissante de pipi de chat. Elle avait dégotté le plan de la maison sur le site d’une agence immobilière. Nat et son mari avaient acheté la dite maison quatre ans plus tôt, mais, à qui sait chercher, rien d’impossible. La fiche de la maison avait depuis belle lurette été enlevée des fichiers de l’agence. Cependant, de ce qui a été un jour mis sur le net reste toujours une trace. Il faut juste savoir chercher et elle savait le faire, ça oui.

Assise tout au fond du placard noir, le dos bien calé contre le lambris, elle se remémora sa quête. Tout d’abord, de simples interventions sur un forum beauté, vous savez comment c’est… On papote, on échange des vues très essentielles sur les fards à paupières et les rouges à lèvres, puis, une chose en entraînant une autre, vous voilà à poster des photos de votre toutou chéri, de votre belle maison, et à donner votre précieux avis sur la façon dont va le monde et sur la violence des jeunes dans les cités. Sans qu’elle sache bien comment ni pourquoi, elle s’était mise à en rajouter tous les jours davantage. Et que je m’invente un passé, une maison, une vie, photos à l’appui (volées sur le net, bien sûr). Elle était déroutée par le fait que les autres participantes semblaient tout prendre pour argent comptant, allant jusqu’à échanger leurs adresses (de façon privée) , pour échanger, vendre ou acheter quelques produits de beauté. Les querelles entre participants atteignaient des sommets, allant jusqu’à l’insulte et la menace, du moins jusqu’à ce qu’un modérateur ou l’autre bannisse le fauteur de trouble ou présumé. Elle trouvait ce fonctionnement étonnamment violent, des clans se créaient, des alliances naissaient, le pouvoir et la détestation battaient leur plein. Et puis un jour… Une barre de douleur comprima son front à la pensée de ce jour-là… Elle se massa longuement les tempes pour calmer la montée de tension. Ce jour-là, donc, la fameuse Nat de Pétaouchnok l’avait agressée d’entrée en la traitant de nazie, ce à quoi elle avait répondu nazie mon cul, grosse pute et hop, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, elle s’était retrouvée bannie du forum. Le dépit qu’elle en avait ressenti lui avait tordu le ventre pendant la journée et la nuit suivante. Le lendemain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, elle se réinscrivit sous un autre identifiant : Victorine Hugo. Elle passa la journée à lire les messages de façon très attentive, notant au passage les noms des minous chéris, des maris, des enfants, des chanteurs ou acteurs adorés, les années de naissance, dates anniversaires ou autres renseignements personnels. Puis, la nuit venue, elle s’activa à forcer certains comptes. Le plus simple était de trouver le mot de passe d’une participante. Elle y parvint trois fois. Elle en riait encore, d’ailleurs, sous son escalier… Trois mots de passe composés du nom de minou chéri et de l’année de naissance de la dame, ou du nom de l'acteur aimé, et du prénom du mari plus celui de la dame. Les jours qui suivirent, elle se borna à surveiller les boîtes aux lettres des comptes piratés et à attendre. Elle récolta pas mal d’adresses mail, postales, de numéros de téléphones fixes ou portables, parvint parfois à se connecter aux comptes Facebook de ceux qui n’avaient pas pris assez de précautions. Et puis, le jeudi 15 juin à 18 heures, bingo ! L’adresse de Nat la salope lui tomba toute chaude sous la patte !

Et maintenant elle était là, à moitié assoupie dans le noir du placard de Nat par l’intermédiaire d’un TGV et d’un train de banlieue, billets payés en liquide, perruque blonde sur la tête et lunettes noires sur le nez, les mains tremblant de haine, de fureur et de stress.

A trois heures du matin, il fallut tuer le chat. Ca, c’était l’erreur ! Ne pas savoir qu’il y avait un chat ! Elle n’avait pas remarqué la chatière, elle en avait honte rétrospectivement. Elle avait évité le pire ! Et si la bestiole était rentrée avant ? Si elle avait eu faim avant, hein, que se serait-il passé ? Parce que cette andouille de chat s’était empressé de gratter à la porte du placard. Sûrement qu’il voulait jouer. Et ça faisait un bruit d’enfer ! Ca résonnait dans tout l’escalier ! Ca allait les réveiller ! Alors, elle avait tué le chat, et ça n’avait pas été de la tarte. Car pendant qu’elle lui écrasait le gosier entre ses mains, la sale bête la lacérait de mille coups de griffes, allant jusqu’à percer le cuir de ses gants et de son blouson. Une douleur atroce lui avait vrillé l’avant-bras. Maintenant, il avait son sang sur les griffes, c’était malin ! Elle banda rapidement sa blessure avant que le sang ne coule, coupa les quatre pattes du matou tigré encore palpitant avec le couteau de chasse de son père et les fourra dans une poche de son blouson. Puis elle posa ses chaussures et se dirigea lentement vers la première marche. Tout doucement. Là. On se calme. On respire.

La porte de la chambre était entrebâillée et tourna sans bruit sur ses gonds. Sur la commode, un flacon d’extrait de L’Heure Bleue luisait doucement. On aurait dit un œil qui l’observait. Dans sa chambre à elle, le même flacon la contemplait chaque nuit. Même flacon, parfum différent. Le sien contenait Mitsouko, ce parfum nostalgique et sombre, aux accents de mousse et au velouté d'aldéhyde de pêche. Le même flacon pour deux chefs-d'œuvre olfactifs opposés qui, selon Saint-Osmoz, "ouvrent et ferment la parenthèse sanglante de la première guerre mondiale".

Elle contempla le couple un moment sous le reflet de la lune. Tout comme elle, Nat dormait dans la clarté lunaire, pas de volets à sa fenêtre. Elle glissa la lame très vite et très fort sur la gorge abandonnée de l'homme qui se recroquevilla brutalement. Elle attendit qu'il ouvre la bouche pour y fourrer les pattes du chat; elle appuya très fort. Le sang aspergea tout en éventail avec une force impressionnante. L'homme s'accrocha brutalement à Nat; elle eut de temps de noter l'incompréhension dans le regard de la jeune femme avant d'abattre son poing sur sa bouche, de haut en bas, très fort, comme on tape du poing sur la table. Elle la saisit ensuite par ses longs cheveux bruns et la traîna hors du lit. L'autre gargouillait interminablement et la bouche de Nat était comme un trou sanglant. Une de ses incisives brisée en biais lui donnait l'air d'un vampire. Elle s'assit à califourchon sur son thorax et sortit de sa poche un rouleau d'adhésif avec lequel elle entreprit de colmater cette bouche hurlante. Vite. On n'entendait plus que le martèlement des talons de Nat sur le parquet de bois brut qui buvait le sang comme du sable. L'attacher aux quatre montants du lit fut chose facile. Un couteau sous la gorge ne se contrarie jamais. Puis un sarcophage d'adhésif autour du lit et du couple. Et attendre. L'écouter pleurer, geindre, grogner. Ne rien dire. Surtout ne rien dire. Regarder les yeux clairs plein d'épouvante abandonner la lutte et accueillir le désespoir. Juste encore un peu d'adhésif sur le nez. Bien colmater tout ça. Puis partir doucement. Reprendre les pattes du chat, ça porte bonheur... Ne pas oublier de voler le flacon. Se rechausser doucement. Sortir dans la brume de la nuit finissante. Bien refermer la porte à double tour. Jeter les clefs dans la boîte aux lettres en passant. Se pencher sur une vitre de voiture. Réajuster la perruque blonde sur ses longs cheveux bruns. Croiser le reflet de deux yeux clairs. Et, dans un spasme, Natacha aspire avidement l'air froid et léger du petit matin.



Posté par LevanaB à 19:06 - Commentaires [2] - Permalien [#]


24 novembre 2011

Fille en Aiguilles

 

 


Been there done that messed around I'm having fun don't put me down
I'll never let you sweep me off my feet
I won't let you in again
The messages I tried to send
My information's just not going in

Burning bridges shore to shore
I break away from something more
I'm not turned on to love
Until it's cheap

Been there done that messed around
I'm having fun don't put me down
I'll never let you sweep me off my feet

This time baby
I'll be bulletproof
This time baby
I'll be bulletproof

 

 

J'adore marcher dans Dijon, à la nuit tombée, en hiver. Les gens avancent à flot continu, je vois la course régulière de leurs jambes battant la mesure. Cela m'enivre et me subjugue. Est-ce une transe, un phénomène d'autohypnose? Je me laisse glisser à leur suite, tente un débordement par la chaussée quand le trottoir s'encombre, glisse entre les bus, trace mon sillon aléatoire.

A grands pas, j'enfile les ruelles, l'inspiration me guide, ou bien le hasard, allez savoir... Il m'arrivait enfant d'imaginer que les jambes des gens qui marchent faisaient tourner le monde, comme un ours dressé fait tourner la boule sur laquelle son maître l'a forcé à grimper. Je me saoulais de voir le sol défiler sous les semelles de mes chaussures.

Hier soir, la rue des Bons Enfants m'appela tout bas alors que je traversais au pas de charge la place de la Libération. Je ne pus m'empêcher d'investir le musée Magnin, cher à mon cœur. Il est installé dans l'hôtel construit par Etienne Lantin, l’un des plus beaux hôtels particuliers du XVIIe siècle de Dijon. Ce musée doit son existence à deux collectionneurs passionnés, Jeanne et Maurice Magnin (enfants de Joseph Magnin, député, sénateur et ministre). Ils y réunirent un remarquable ensemble de peintures, dessins et objets qu’ils léguèrent à l’Etat en 1938. Selon leurs vœux, ce musée a gardé son aspect de cabinet d’amateur et de demeure habitée. L’originalité de cette collection et son cadre hors du temps en font un de mes lieux de flânerie privilégiés à Dijon.

Hier soir, donc, j'arpentai les parquets craquants, fis le tour de mes merveilles, et finis par m'installer devant ce tableau que je contemplai longuement, une fois de plus, nimbée de la fantastique odeur résinée de Fille en Aiguilles (Lutens), qui se confit puis se goudronne au fil du temps. C'est un type de parfum que j'affectionne particulièrement; il évolue sur la peau, jamais vraiment de la même manière et de parfum devient odeur.

 


PAYSAGE D'HIVER 1

Pieter Brueghel le Jeune (1564-1637/8)
Premier tiers du XVIe siècle
Huile sur bois 
0,36 x 0,57

PAYSAGE D'HIVER 2
...
...
PAYSAGE D'HIVER 3
...
...
PAYSAGE D'HIVER 4

Posté par LevanaB à 14:48 - Commentaires [0] - Permalien [#]

07 février 2010

1976

Ma meilleure copine et moi étions de véritables souris de bibliothèque. Nous avions fait connaissance à l’occasion de nos déménagements respectifs qui nous avaient amenées le même mois à habiter l’une en face de l’autre, puis à faire notre entrée en sixième dans la même classe du même collège. Nous nous y rendions à vélo tous les matins, elle sur son mini-vélo blanc et moi sur mon grand vélo bleu à sacoches. Le mardi soir, nous nous rendions invariablement après les cours à la bibliothèque de l’usine. Nous avions le droit d’emprunter cinq livres par semaine, ce qui ne suffisait pas à nos appétits. Alors, forcément, tous les jeudis soirs, il nous fallait aller à la bibliothèque municipale pour cinq livres supplémentaires. Dix livres par semaine, cela convenait déjà mieux. De 12 à 18 ans. Nous lûmes tout et n’importe quoi, nos goûts et notre âge nous portant vers les aventures extravagantes, les histoires douloureuses, les vocations contrariées ou les épopées violentes. A nous les intégrales : Agatha Christie, Arthur Conan Doyle, Exbrayat (…), San Antonio et autres Gaston Leroux ou Georges Leblanc. Ah, L’île aux trente cercueils », « La poupée sanglante », « Le ruban moucheté », « L’homme au complet marron » !!! Je développai un amour immodéré pour la petite Puck de Lisbeth Werner et ses aventures au pensionnat d’Egeborg, au Danemark. Sur une illustration d’un des romans de cette série (collection Rouge et Or, bien sûr !), on peut voir une jeune fille brune à l’air décidé sur un vélo, comme une image de moi. Passons sur les Alice, les sœurs Parker, Cherry Ames et consorts…

1976, du haut de nos 14 ans et des complexes qui vont avec, nous tombâmes sous le charme facile de l’inoubliable « J'étais une jeune fille laide » d’Anne-Marie Selinko. C’est la gorge serrée que nous partagions les aventures de la laide Annelise (=nous) et sa lente et douloureuse progression vers la BEAUTE. Plus fort que « Le vilain petit canard » !

C’est aussi en 1976 que je tombai dans les bras de Tuesday Lobsang Rampa et cette rencontre ouvrit en moi un troisième œil, ma conception de la vie trembla, bascula et changea d’axe après ça. Je dus lire « Le troisième œil » une bonne dizaine de fois au cours de cette année-là. Ce fut bien des années plus tard, devant mon écran d’ordinateur que je pris conscience de la polémique soulevée par l’auteur. Ca me donna envie de relire ce livre que je trouvai, dans la maturité, nul et non avenu. Peu importe. Il a ébloui ma jeunesse et m’a fait toucher – on ne sait par quel miracle - élévation de l’âme et puissance de l’esprit. J’en ai gardé, entre autre, ce bonheur de construire des personnages que je deviens vraiment et qui prennent un jour leur envol pour vivre leur propre vie, au gré des réactions de leur entourage (Merci à certaines de BDL, la force est dans la douleur parfois, et la douleur est dans l’imagination, toujours). La douleur de perdre un être fictif, je l’ai connue en 1976 aussi, en tournant la dernière page de Jane Eyre. Sir Edward Rochester ne m’a guère quittée depuis, malgré le chagrin qu’il m’a fait éprouver ne pas exister et le manque de lui que j’éprouve depuis. Chaque homme que j’ai connu en contenait une part mais aucun n’était lui. Ah, le pouvoir de l’esprit, le rôle de l’imagination sont sans bornes.

 

Le sol était dur, l'air tranquille et ma route solitaire ; j'allai vite jusqu'à ce que je me fusse réchauffée, et alors je me mis à marcher plus lentement, pour mieux jouir et pour analyser ma jouissance. Trois heures avaient sonné à l'église au moment où je passais près du clocher. Ce moment de la journée avait un grand charme pour moi, parce que l'obscurité commençait déjà et que les pâles rayons du soleil descendaient lentement à l'horizon. J'étais à un mille de Thornfield, dans un sentier connu pour ses roses sauvages en été, ses noisettes et ses mûres en automne, et qui même alors possédait encore quelques-uns des fruits rouges de l'aubépine ; mais en hiver son véritable attrait consistait dans sa complète solitude et dans son calme dépouillé. Si une brise venait à s'élever, on ne l'entendait pas ; car il n'y avait pas un houx, pas un seul de ces arbres dont le feuillage se conserve toujours vert et fait siffler le vent ; l'aubépine flétrie et les buissons de noisetiers étaient aussi muets que les pierres blanches placées au milieu du sentier pour servir de chaussée. Au loin, l'œil ne découvrait que des champs où le bétail ne venait plus brouter, et si de temps en temps on apercevait un petit oiseau brun s'agitant dans les haies, on croyait voir une dernière feuille morte qui avait oublié de tomber.

 

Le sentier allait en montant jusqu'à Hay. Arrivée au milieu, je m'assis sur les degrés d'un petit escalier conduisant dans un champ ; je m'enveloppai dans mon manteau, et je cachai mes mains dans mon manchon de façon à ne pas sentir le froid, bien qu'il fût très vif, ainsi que l'attestait la couche de glace recouvrant la chaussée, au milieu de laquelle un petit ruisseau gelé pour le moment avait débordé quelques jours auparavant, après un rapide dégel. De l'endroit où j'étais assise, j'apercevais Thornfield ; le château gris et surmonté de créneaux était l'objet le plus frappant de la vallée. À l'est, on voyait s'élever les bois de Thornfield et les arbres où nichaient les corneilles ; je regardai ce spectacle jusqu'à ce que le soleil descendit dans les arbres et disparut entouré de rayons rouges ; alors je me tournai vers l'ouest.

 

La lune se levait sur le sommet d'une colline, pâle encore et semblable à un nuage, mais devenant de moment en moment plus brillante. Elle planait sur Hay, qui, à moitié perdu dans les arbres, envoyait une fumée bleue de ses quelques cheminées. J'en étais encore éloignée d'un mille, et pourtant, au milieu de ce silence complet, les bruits de la vie arrivaient jusqu'à moi ; j'entendais aussi des murmures de ruisseaux ; dans quelle vallée, à quelle profondeur ? Je ne pouvais le dire ; mais il y avait bien des collines au delà de Hay, et sans doute bien des ruisseaux devaient y couler. La tranquillité de cette soirée trahissait également les courants les plus proches et les plus éloignés.

 

Un bruit soudain vint bientôt mettre fin à ces murmures, si clairs bien qu'éloignés ; un piétinement, un son métallique effaça le doux bruissement des eaux, de même que dans un tableau la masse solide d'un rocher ou le rude tronc d'un gros chêne profondément enraciné au premier plan empêche d'apercevoir au loin les collines azurées, le lumineux horizon et les nuages qui mélangent leurs couleurs.

 

Le bruit était causé par l'arrivée d'un cheval le long de la chaussée. Les sinuosités du sentier me le cachaient encore, mais je l'entendais approcher. J'allais quitter ma place ; mais, comme le chemin était très étroit, je restai pour le laisser passer. J'étais jeune alors, et mon esprit était rempli de toutes sortes de créations brillantes ou sombres. Les souvenirs des contes de nourrice étaient ensevelis dans mon cerveau, au milieu d'autres ruines. Cependant, lorsqu'ils venaient à sortir de leurs décombres, ils avaient plus de force et de vivacité chez la jeune fille qu'ils n'en avaient eu chez l'enfant.

 

Lorsque je vis le cheval approcher au milieu de l'obscurité, je me rappelai une certaine histoire de Bessie, où figurait un esprit du nord de l'Angleterre appelé Gytrash. Cet esprit, qui apparaissait sous la forme d'un cheval, d'un mulet ou d'un gros chien, hantait les routes solitaires et s'avançait quelquefois vers les voyageurs attardés.

 

Le cheval était près, mais on ne le voyait pas encore, lorsque, outre le piétinement, j'entendis du bruit sortir de la haie, et je vis se glisser le long des noisetiers un gros chien qui, grâce à son pelage noir et blanc, ne pouvait être confondu avec les arbres. C'était justement une des formes que prenait le Gytrash de Bessie ; j'avais bien, en effet, devant les yeux un animal semblable à un lion, avec une longue crinière et une tête énorme. Il passa pourtant assez tranquillement devant moi, sans me regarder avec des yeux étranges, comme je m'y attendais presque. Le cheval suivait ; il était grand et portait un cavalier. Cet homme venait de briser le charme, car jamais être humain n'avait monté Gytrash ; il était toujours seul, et, d'après mes idées, les lutins pouvaient bien habiter le corps des animaux, mais ne devaient jamais prendre la forme vulgaire d'un être humain. Ce n'était donc pas un Gytrash, mais simplement un voyageur suivant le chemin le plus court pour arriver à Millcote. Il passa, et je continuai ma route ; mais au bout de quelques pas je me retournai, mon attention ayant été attirée par le bruit d'une chute, et par cette exclamation : « Que diable faire maintenant ? » Monture et cavalier étaient tombés. Le cheval avait glissé sur la glace de la chaussée. Le chien revint sur ses pas ; en voyant son maître à terre et en entendant le cheval souffler, il poussa un aboiement dont sa taille justifiait la force, et qui fut répété par l'écho des montagnes. Il tourna autour du cavalier et courut à moi. C'était tout ce qu'il pouvait faire ; il n'avait pas moyen d'appeler d'autre aide.

Charlotte Brontë - Jane Eyre

Posté par LevanaB à 17:40 - Commentaires [0] - Permalien [#]

10 octobre 2009

Un Instant



J'aperçois, au-delà du volet entrouvert par le vent, une lune  gibbeuse presque pleine. J'attends que vienne le sommeil en écoutant les bruits de la nuit. Il est tard, ou tôt, c'est affaire de point de vue. C'est l'heure suspendue entre réel et merveilleux, l'heure où l'on a peur des vampires et autres loups-garous, l'heure où l'on a peur de soi encore bien plus que de ces derniers.

Je finis par me lever, je passe sans bruit le long de la latte qui craque, je saisis le flacon qui luit sur la commode et laisse couler une goutte le long de mes poignets;  je tourne la poignée de porcelaine en maintenant bien la porte contre le chambranle; c'est que la porte crie si on s'y prend autrement. Elle est si vieille qu'il faut la ménager. Un reflet me guide en direction de la cuisine. La lune est-là qui me regarde par le carreau de la porte. Elle a un drôle d'air, la lune, cette nuit, un air cabossé. Un vent tiède et brutal s'engouffre par moments sous la porte de bois et fait onduler la nappe.  Le sol est presque froid, l'automne approche.

Je m'assieds devant la cheminée vide.  Je joins mes pieds sur le petit banc de bois qui appartenait à mon grand-père maternel qui y appuyait ses chaussons de feutre tout en fumant sa pipe puante. Un chat s'enroule autour du pied de ma chaise. Il est plus noir que l'ombre, c'est Alainchamfort (pas de panique, c'est le nom du chat, quoique j'aimerais assez qu'Alain Chamfort s'enroule autour du pied de ma chaise...).

Et puis je sens...

Ce parfum-là est une femme.  C'est un extrait de féminité maternelle et séductrice aussi. Charnel et lumineux. Rassurant comme l'odeur d'une mère, exaltant comme la peau d'une maîtresse. C'est un cocon qui vous protège tout entière et vous révèle à la fois. Un bouquet de fleurs blanches miellées, comme je les aime, comme  trop épanouies au soleil de l'automne. Des muscs très présents soutenus de benjoin qui l'ancrent sur votre peau.

Je ne l'apprécie jamais tant que lorsqu'il fait froid. Il m'évoque des cachemires clairs et naturels, un maquillage à peine marqué mais poudré, une bouche  à la couleur sourde et forte. Un béret sur des cheveux brillants. Un oeil clair et rieur. Et puis des talons hauts. Et un rire qui s'égrène.

C'est L'Instant de Guerlain. Un de mes incontournables.

nd

 

Posté par LevanaB à 18:31 - Commentaires [3] - Permalien [#]

05 septembre 2009

La Concorde


Tous les hommes que tu as connus

Te disaient qu'ils ne voulaient plus

Donner les cartes, pris comme dans un piège.

C'est dur de retenir la main d'un homme qui cherche plus loin,

Qui veut atteindre le ciel pour se livrer.

Puis ramassant les cartes qui sont restées là, sur la table,

Tu sais qu'il t'a laissé très peu, pas même son rire...

Il ne se passait pas de vendredi soir sans que nous n'allions à la Concorde. 1981. Six heures du soir. Le rendez-vous des joyeux lascars, j'ai nommé Jacques, Simon, Joana et moi. C'était le temps où je portais toujours du rouge, une écharpe, un béret, un sac ou des chaussures. Parfois une robe ou un pull. Et aussi toujours sur la bouche. Louise la Rouge.

La Concorde, en ce temps-là, était le palais d'une certaine bourgeoisie dijonnaise sentant le renfermé. Quelques étudiants y passaient, le temps de boire un peu avant d'aller au cinéma, ou après. Cette brasserie art déco faisait grand genre, avec ses vitres décorées donnant sur la place Darcy et sa Porte Guillaume. Elle était à cette époque d'un vert anglais très chic. On l'a redécorée en rose il y a une quinzaine d'années si bien qu'actuellement, elle ressemble à un gros gâteau meringué qu'on aurait posé là par erreur. L'intérieur était couvert de miroirs et des signatures de célébrités de la première moitié du siècle.

Une faune très bourgeoise s'y abreuvait à l'heure de l'apéro. Joana et moi adorions y jouer à la cocotte, maquillage chargé, jupe courte et jambes croisées jusque sous le menton. Nous y buvions juste un peu trop, fumions beaucoup et riions très fort. Deux oies.

Un soir que j'étais arrivée la première, j'entendis chuchoter à mon oreille "Bonsoir, Louise la Rouge..." C'était Jean, notre professeur de maths. Il m'offrit un Martini et nous discutâmes un peu en attendant nos amis respectifs. Qui s'avérèrent, dans son cas, être UNE amie tout ce qu'il y a de plus jolie, quoiqu'un peu vieille. Elle devait bien avoir trente ans, imaginez ça!

J'ai revu Jean régulièrement à La Concorde, toujours les samedis soirs. Nous échangions parfois quelques propos en fumant une cigarette. Nous riions surtout beaucoup. C'était un homme à l' humour très noir.

Et puis c'est tout.

Rien d'autre.

Ah si, sa main par-dessus la mienne, comme par mégarde, en me tenant la grande porte vitrée pour sortir dans le brouillard d'une fin d'automne.

C'est peu, si l'on considère qu'il fut le plus grand amour de ma vie.

Il faut dire qu'en ce temps-là, je ne voyais que moi, ou peut s'en faut. Je n'ai pas eu une seconde la conscience qu'il m'attendait, les samedis soirs à La Concorde. Je n'ai pas vu ses regards, pas compris ses gestes. A mes amis qui me disaient que j'avais tapé dans l'oeil du beau prof de maths, je retournais un oeil torve, les traitant de malades. Et pourtant...

Jean m'a dit avoir hésité beaucoup, puis renoncé à se dévoiler, considérant son âge, et puis le mien, et nos rapports de professeur à élève. Il a très certainement fait le bon choix. Qu'aurais-je fait à dix-neuf ans d'un amour ainsi offert? Il nous a évité le pire.

Ces années passées l'un sans l'autre, j'en ai pleuré chaque seconde après sa mort, tout en sachant qu'elles étaient inévitables. Lorsqu'il m'arrive de passer devant La Concorde, la porte m'adresse toujours un petit mot. Elle me parle de ma main sur sa poignée, de sa main sur ma main, de la première fois.

MSR1865482908_20b890274b

Posté par LevanaB à 17:32 - Commentaires [2] - Permalien [#]


21 avril 2008

Spirit Road

There's a long highway in your mind
The spirit road that you must find
To get you home to peace again
Where you belong my love lost friend

Il existe une petite maison à laquelle je pense souvent. Une petite cabane tout en bois, au toit de lauzes. Un mazot sis dans le plus bel endroit du monde, j'ai nommé le Val d'Hérens. Le chalet est un peu haut dans la montagne. Pour y accéder, il faut aimer marcher, car la pente est sévère et peu concilante aux mollets trop tendres.  Un fourneau, une table de bois habillée d'une nappe à carreaux rouges, une armoire dans la pénombre tout à côté du lit. La lumière entre à peine ici. Devant la porte se trouve un petit rondin de bois où l'on peut s'asseoir afin d'admirer la nuit les lumières d'Evolène ou écouter le chant de la petite source qui coule dans un abreuvoir de bois non loin de là. Dans le four extérieur, le soir venu, je cuis du pain, grille quelque viande parfois bien que je préfère à tout la viande séchée qu'on fait là-bas et qui sent le foin et les fleurs. Le plus souvent, je me lève entre quatre et cinq heures et je marche tout le jour dans ces paysages magnifiques, ces glaciers suspendus et ces sommets si proches qu'on n'a qu'à tendre la main pour en saisir toute la beauté. Un lever de soleil dans l'air froid de la nuit finissante vaut ici tous les sacrifices, le sommeil d'où il a fallu s'extraire, les muscles douloureux et le souffle qui brûle.  Je rentre au logis sur le coup de seize heures; je me lave à l'eau froide, les deux pieds dans un baquet; je mange puis j'attends que la nuit soit noire en fumant des cigarettes et en buvant un verre de Fendant. Il est alors temps pour moi de me coucher dans la belle odeur du foin qui sèche. J'entends la clarine d'une vache dans l'alpage, juste au-dessus de moi. Elle rêve très certainement qu'on l'a élue reine après un vaillant combat. Un animal crie que je ne connais pas. Il fait nuit noire, je dors...

Ce petit chalet-là me connaît depuis longtemps. Je lui rends visite tous les ans en été, profitant de la semaine "entre hommes" que s'octroient mon fils et mon père à flemmarder au bord d'une piscine dans le sud de la France. Ils me disent qu'ils vont tous les jours à la mer mais je ne les crois pas le moins du monde. Les piscines d'hôtel recèlent pour mon père des trésors cachés que mon fils ne tardera pas à partager je crois.

Ce petit chalet-là, disais-je donc, appartient à Rudy qui me laisse en profiter lorsque je le veux. Je l'ai connu lors d'une randonnée équestre il y a des années de cela. Nous avions vingt-cinq ans. Un ami de vingt ans, en quelque sorte!  Je ne me souviens plus du tout ce que j'avais en tête le jour où j'ai décidé pour la première fois une retraite dans cet endroit. A l'époque, je crois bien que je n'avais jamais été seule de ma vie plus de vingt-quatre heures. Je suis femme compliquée issue de fille compliquée et j'avais probablement perçu que me couper de mes repères me serait salutaire. Ca m'est devenu maintenant un bonheur précieux, un pas de plus vers la sagesse, l'acceptation de la dureté de la vie. Un luxe. Vivre au jour le jour, une tâche après l'autre, sans autre ambition que d'exister et jouir du moment présent. Un aboutissement.

P1000188

P1000164

P1000186

P1000305

P1000237

P1000227

P1000206

  Le voilà, mon petit chalet... c'est celui-là!

Posté par LevanaB à 20:20 - Commentaires [5] - Permalien [#]

18 avril 2008

Quand j'ai rencontré le Papillon...

b ... je me suis dit que c'était tout à fait le genre d'homme qui ne me va pas. Je lui ai confié dès l'abord que je pensais qu'il était comme moi, un coureur de jupons, enfin, de pantalons en l'occurrence. Ca l'a fait rire. Les hommes, bien souvent,  pensent que l'on se vante, dans ces cas-là. Non, je ne veux pas généraliser abusivement, mais tout de même, essayez de dire à un homme que vous êtes une coureuse de pantalons. Ca le fera rire, toujours. Surtout s'il a en tête de vous mettre dans son lit.

Donc, j'ai ri aussi, j'ai montré les dents, puis je l'ai mis dans mon lit à cause de son charme fou, de son esprit brillant, de sa gentillesse, sans oublier bien sûr les yeux noirs, profonds et calmes, la voix grave et douce, les mains fines et fortes. Vous voyez ça ?

Et puis il y a eu l'après. Cet après qui m'embête toujours et que je fuis. Ce phénomène étrange qui fait que plus vous fuyez, plus l'autre s'accroche. M'aimerait-il autant s'il n'était pas le plus amoureux des deux, s'il n'avait pas tant eu à se battre pour que je l'accepte auprès de moi, parfois? Qu'il est dur de dire à quelqu'un qu'on ne veut pas de lui à temps plein! Oui, il faut qu'il m'aime beaucoup pour accepter d'être l'amoureux des fins de semaines. Lui qui a tout, par ailleurs, l'intelligence, la beauté, le charme infini, la vie facile.

Il a parfois des rechutes, insiste pour que je quitte ma campagne pour venir vivre chez lui, à Paris, ou bien envisage de s'installer chez moi à demeure. Mais ça ne dure pas. Il me dit que je ne l'aime pas assez. Je suis assez d'accord, mais qu'est-ce que ça peut faire? Je lui réponds qu'il faut prendre ce que la vie nous donne. Je l'aime à ma façon qui en vaut bien une autre.

Alors, parfois, le soir, dans mon grand lit froid, je pense que je suis en train de vivre finalement un grand amour. Une chose admirable, une parenthèse enchantée hors la vie, un moment de bonheur qui justifie tout le reste. Je pense qu'il arrivera bientôt et mon coeur se gonfle de joie. Je pense qu'il partira bientôt et je soupire du bonheur de me retrouver telle qu'en moi-même.

Posté par LevanaB à 19:05 - Commentaires [9] - Permalien [#]

08 avril 2008

Abus de conneries

Mon père a une télé à l'étage, dans son appartement, qu'il regarde assez souvent. Il m'arrive de lui rendre visite de temps à autre pour voir un film, une série ou une quelconque émission. Mon problème (si c'en est un) est que je ne connais pas l'offre. La télé ne fait pas partie de mon quotidien, je n'en connais pas les programmes, je ne sais pas ce qui y passe, si ce n'est au détour de publicités ou remarques diverses. On n'a pas de mérite à se passer de quelque chose qu'on ne connaît pas.

Mais voilà: je suis encabanée nuit et jour et c'est mon père qui, je crois, a eu la riche idée. Ou mon fils. Je ne sais plus.  "Tiens, ça te fera passer le temps." Bon, moi, le temps, je le passais bien sans ça. Pourtant, sur le coup, l'idée m'a paru intéressante. Pourquoi refuser une distraction quand je n'ai pour tout point de vue que ma fenêtre et mes pieds?

Donc, les voila débarrassant le dessus de ma commode en noyer de ses flacons de parfum (Vol de Nuit, Chamade, Féminité du Bois et Tabac Blond, soit dit en passant). Tout ce beau monde va au tiroir et la petite lucarne s'installe; je lui trouve un petit air triomphant, voire narquois. C'est ça, narquois! Elle semble jubiler de m'avoir vaincue. Je la laisse présumer de ses forces, elle vend ma peau un peu trop vite!

D'ailleurs, quelques temps plus tard, son petit ego a bien diminué et c'est moi qui la jauge. Ah, non, rien à faire! Ses appâts sont si mineurs qu'ils en deviennent ridicules et ses défauts la rendent pitoyable. Non, l'abus de conneries ne me vaincra pas! Ni l'ignorance, ni la facilité, ni la vulgarité, ni le roi pognon. Ni le mépris de l'être humain. Ce déversement de tout et rien, continu et obscène, ne peut qu'étouffer toute velléité de réflexion.

Ce petit objet, téléviseur, abrutisseur, je l'ai pourtant aimé. Des heures entières à enquiller westerns ou comédies, drames ou policiers, Marilyn dans sa baignoire avec le gros orteil dans le robinet, Rouletabille aux trousses de l'immonde Larsen, John Wayne sifflant un whisky "pas pour les jeunots", Audrey Hepburn charmant le beau Georges Peppard at Tiffany's.

Il paraît que cette télé-là existe encore. On me dit que des tas de choses bien se cachent toujours dans la petite lucarne. Je n'en doute pas un seul instant. Mais voyez-vous, je n'ai pas envie de chercher les perles au milieu du fumier. J'ai autre chose à faire. J'ai à voir, à écouter, à réflechir et à comprendre. J'ai même à croire, croire en une humanité intelligente,  compréhensive et réfléchie. Si la surconsommation de biens matériels détruit notre planète, la surconsommation de connaissance ne pollue pas l’esprit, mais l’immunise au contraire contre tout ce qui l’asservit.

I'm just a believer baby
In those dreams of mine
You see they just keep on comin'
In a long, long line

Oh yeah, I'm the believer
Oh yeah, I'm the believer

And like that songbird singin'
Whether it's red or blue
Just like those church bells ringin'
I'm keepin' my faith in you

Oh yeah, I'm the believer
Oh yeah, I believe in you

And though the seas may rise
Until they do
I keep doin' the things I'm doin'
And believe in you
I'm makin' the change
I'm keepin' my faith in you

Oh yeah, I'm the believer
Oh yeah, oh yeah

Sure is a windy road
That I walk with you
Look how the trees are bendin'
Their leaves are fallin' too

Oh yeah, oh yeah
I'm the believer, babe
Oh yeah

I remember my mama saying
I want to be
On this windy road
For eternity
I'm makin' the change
I'm keepin' my faith in you

Oh yeah, I'm the believer, babe
I believe in you
Oh yeah, I'm the believer, babe
I'm the believer
I'm the believer
Oh yeah
Oh yeah

Posté par LevanaB à 15:30 - Commentaires [9] - Permalien [#]

05 avril 2008

Un petit rien du tout

D'abord, on dira qu'hier, j'ai enfin réussi à m'asseoir toute seule. Dans mon lit. Comme une grande fille!!! Ensuite, on dira que ça va beaucoup mieux comme ça pour taper sur un clavier, pour lire, pour manger, pour tout en somme. Enfin, on dira qu'après la grande cabriole, le temps me semble long pour que tout se remette en place. Le physique ne suit plus et je ne sais pas bien si vous pouvez imaginer ce que ça signifie pour moi. Tout au long de ma vie semée ça et là de pilules bien amères, comme toute vie qui hélas se respecte, l'activité physique a toujours été mon ultime recours, ma dernière parade contre la fin. Angoisses, insomnies, crises de panique, la course dans les bois venait à bout de tout, les chevauchées endiablées et extrêmes me ramenaient à un semblant de normalité. L'exténuation m'est un besoin dont il faut que je me passe dorénavant... Triste phrase... Triste constat. Alors, depuis la chute, c'est la chute. Je n'ai plus qu'à supporter ça, immobile dans ce lit. La nuit est le pire, vous le savez bien. Je ne peux plus fuir, me sauver, me faire mal au ventre, m'arracher les jambes, sentir mes poumons en feu et faire pleurer mes yeux de douleur physique. Mes larmes ne sont plus que de douleur morale. Et de dégoût de vivre. Et de dégoût de tout. Mais hier, voyez-vous, j'ai réussi à m'asseoir, toute seule!

Posté par LevanaB à 15:50 - Commentaires [10] - Permalien [#]

22 novembre 2007

Une dame blanche qui compte jusqu'à trois

Ce matin, sur le coup de quatre heures, je me suis installée devant un feu mort, emmitouflée dans un plaid en mohair avec deux chats sous les pieds - Le Gros Dédé et Alain Chamfort réchauffent à merveille les petons glacés... N’ayant  pas eu le courage de rallumer le feu, je frissonnais beaucoup en lisant certaines lignes magiques de la grande Colette dans un silence de mort entrecoupé de craquements et de cris démoniaques comme seule la campagne sait nous les faire entendre. Les pas dans le grenier sont ceux des chouettes, les cris d’agonie naissent dans les gosiers de chats trop amoureux et la silhouette de Dracula qui se profile sur le mur du fond n’est que le reflet d’un loir qui prend un bain de lune.

« J'appartiens à un pays que j'ai quitté. Tu ne peux empêcher qu'à cette heure s'y épanouisse au soleil toute une chevelure embaumée de forêts. Rien ne peut empêcher qu'à cette heure l'herbe profonde y noie le pied des arbres, d'un vert délicieux et apaisant dont mon âme a soif... Viens, toi qui l'ignores, viens que je te dise tout bas : le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose ! Tu jurerais, quand les taillis de ronces y sont en fleurs qu'un fruit mûrit on ne sait où - là-bas, ici, tout près - un fruit insaisissable qu'on aspire en ouvrant les narines. Tu jurerais, quand l'automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu'une pomme trop mûre vient de choir, et tu la cherches et tu la flaires, ici, là-bas, tout près... »

A la porte, trois grattements nets et réguliers. Je referme mon livre pour mieux écouter. Les deux chats pointent leurs museaux jumeaux, oreilles tendues, yeux fixés sur le bois sombre. Silence et immobilité. Je reprends ma lecture…

« Et si tu passais, en juin, entre les prairies fauchées, à l'heure où la lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon pays, tu sentirais, à leur parfum, s'ouvrir ton cœur. Tu fermerais les yeux, avec cette fierté grave dont tu voiles ta volupté, et tu laisserais tomber ta tête, avec un muet soupir... Et si tu arrivais, un jour d'été, dans mon pays, au fond d'un jardin que je connais, un jardin noir de verdure et sans fleurs, si tu regardais bleuir, au lointain, une montagne ronde où les cailloux, les papillons et les chardons se teignent du même azur mauve et poussiéreux, tu m'oublierais, et tu t'assoirais là, pour n'en plus bouger jusqu'au terme de ta vie. »

A la fenêtre, trois coups secs et rythmés. Je laisse tomber le livre et me précipite. Nez collé au carreau, je scrute. Cette ombre au fond de la cour, est-elle là d’habitude ? On dirait une botte, serait-ce déjà le Père Noël ? A l’extrême droite de mon champ de vision, une tache claire palpite et s’efface quand je cherche à mieux la voir. Reflet sur des dents de vampire ? J’ouvre la fenêtre pour mieux entendre mais seul le froid mordant me parvient auréolant de sa buée la toux d’un cheval, au loin.

Je me rencogne dans le canapé, j’éteins la lumière et les deux chats viennent se blottir tout contre moi dans la chaleur de la couverture rouge. Le sommeil mettra encore longtemps à venir. Mais avant qu’il ne m’attrape, j’aurai le temps de voir ma visiteuse cogner trois coups encore sur le carreau. C’est une belle dame blanche, la figure blême percée de deux yeux noirs comme le néant, un petit fantôme curieux, une chouette effraie que rien n’effraie, une dame blanche qui compte jusqu’à trois pour faire durer la nuit.

effraie_1

Posté par LevanaB à 20:20 - Commentaires [4] - Permalien [#]