16 septembre 2008
Alien
A l'instant même je le sus. A l'instant même où mon regard croisa le tien. Par- dessous le grand front zébré de mèches sombres, une interrogation. Qui es-tu donc, toi qui m'a invitée sans me connaître? Qui es-tu toi qui vis là? Te voilà à rire! Tu te moques? Non, ça n'est pas ça. Tu es contente de me voir, et tu ris à gorge déployée. Tu ris très fort quand tu es contente de la vie, n'est-ce pas, Wanda? C'est aussi simple que ça.
Puis un sourire éclatant répondit à mon rire. De quoi étais-je donc si contente, me direz-vous? Mais de la voir, tout bonnement. Que voulez-vous, cette bouche à baisers, cette peau qui me semblait si douce, ces attaches fines, la longue nuque pâle sur laquelle mourait une mèche brillante, le poignet votigeant dans un geste de la main pour chasser l'ombre d'un cheveu, les yeux tendres aux reflets d'or, quoi de plus enchanteur? Jusqu'à cette écharpe enroulée autour de la tête qui lui donnait un air d'une autre époque; elle avait tout pour me séduire au premier regard. Elle était de ces personnes dont la beauté attire le regard, l'aimante plus exactement et j'ai pu constater ce phénomène maintes fois. Louise et le regard de hommes! On en aurait fait tout un poème! Louise et le regard des femmes! On en aurait fait tout une histoire! La beauté de ses traits ne suffit pas à expliquer ce phénomène. Force et Finesse; il émanait d'elle une force vibratile, à l'instar d'un chat qui vous regarde l'oeil mi-clos. Sa beauté et sa douceur ne vous leurrent pas, vous devinez la force et l'instinct. Sauf que Louise n'a jamais été dangereuse pour personne. Je crois.
Je ne voudrais pas que vous croyiez que maintenant qu'elle n'est plus, j'ai pour elle les yeux de Chimène et la pare de vertus imaginées à travers mon chagrin. Croyez-moi, je vous en prie. Louise était un être à part.
Cette bouche à baisers, je ne l'ai jamais embrassée. Je n'ai jamais osé. C'est bête, non? J'ai eu peur qu'elle ne veuille pas de moi. Pas comme ça.

La Rente de Bonvaux, juillet 2007
La chaleur fait battre l'air comme un coeur amoureux. La ligne des blés vibre contre le ciel bleu et moi je suis couchée sur l'herbe sèche qui me pique le dos. Le chapeau de paille que j'ai pris soin de poser sur mon visage filtre les rayons du soleil en rais si droits que je les sens piquer mes joues. Le son d'une cloche, le bourdonnement lointain d'insectes inconnus, comme en sourdine. Et cette odeur de paille chaude et de foin sec, si entêtante qu'elle coule dans la gorge comme du miel. C'est l'odeur des étés de mon enfance en Bourgogne. L'odeur de l'heure morte où rien ne bouge mais où tout vibre.
On connaît tous l'Heure Bleue, l'heure suspendue que Jacques Guerlain a mis en bouteille, entre chien et loup. Mais que sait-on de l'heure morte? Le silence se fait dans le monde, le coeur de tous les êtres bat à l'unisson. Toc, toc, toc... Au rythme de ton coeur, l'heure morte frappe à ta porte. Lumineuse, fugace et si lourde aussi... Au plus fort de la lumière, elle est là. Ne cherche pas à la contempler, elle fuit le regard direct comme les reflets dans la nuit noire. Mais tu peux l'entrevoir, dans un coin de ton champ de vision. Elle ne te donne rien de plus. A peine as-tu réalisé sa présence qu'elle disparaît. Seule trace d'elle, cette odeur où rien ne bouge mais où tout vibre.
On remue à l'extrême gauche de mon champ de vision. Une ombre s'avance lentement. Je ne bouge pas. Un oeil à l'ombre, l'autre doré par le soleil. Je ne bouge pas. Une main légère sur mon bras et l'odeur de ton cou tout chaud me parvient. Tu arraches le chapeau en riant, le soleil te fait une auréole et tu renvoies d'un cri l'heure morte aux oubliettes. Ilya.
Quand tu seras devenu un homme, je sais que l'heure morte te parlera tout comme à moi. Elle te rappellera les étés de ton enfance en Bourgogne. Peut-être même ouvriras-tu un flacon violet et doré d'où surgira l'image surexposée de ta mère durant l'été de tes neuf ans. Alors, saches-le bien, ta vie s'allégera. J'y veillerai, mon fils.
Extrait du "Journal Qui n'a Pas de Pages" de Louise Levana Bela Debost
08 juillet 2008
Anielka
De ma mère me restent des photos, des histoires racontées par mon père, le vert des yeux de mon frère, mon visage aussi puisqu'il paraît que c'est le sien. De souvenirs, point, ou alors peut-être une odeur, son odeur du matin, quand je venais de déjeuner et qu'elle me berçait contre elle, refermant sa robe de chambre sur nos deux corps chauds. Ou alors peut-être une chanson et un éclat de rire. Mais je n'en suis pas sûre. Je l'ai peut-être rêvé ou bien je l'ai voulu.
Je sais d'elle si peu de choses, vraiment. Quelques faits et anecdotes, l'avis de tout un chacun sur sa courte vie. Autant dire rien.
Anielka est née en 1934 dans une famille d'origine russe. Ses parents arrivèrent en France en 1915, autant dire juste à temps. Mes grands-parents étaient des gens étranges aux yeux de chat, miaulant fort et aux pattes de velours. Le piano trônait en maître au milieu du salon et il était interdit de ne pas savoir chanter.
Ma mère a été une petite fille très sage, très bonne élève et très assidue à ses leçons de musique. Après son baccalauréat, elle s'inscrivit à la faculté de lettres, donnant en parallèle des leçons de piano pour arrondir ses fins de mois. Elle avait souhaité louer une petite chambre proche des facs plutôt que de continuer à habiter la maison paternelle. Mes grands-parents lui laissaient une petite somme mensuelle, insuffisante pour payer tous ses frais, d'où les cours. A cette époque, elle donnait l'image d'une jeune femme très gaie, pour qui une certaine indépendance comptait plus que tout. Elle eut, croit-on, diverses amourettes. On disait "aventures" à l'époque où une femme ne pouvait guère exister entre les archétypes de la sainte et de la putain. J'imagine qu'il ne devait pas être facile de vivre sa vie et ses amours au grand jour. Mais ma grand-mère savait. Et me le laissa entendre.
Nous avons en commun un amour immodéré pour les oeuvres de Thomas Mann et de Robert Musil. Mon père a gardé tous ses livres. Ils sont rangés dans un secrétaire Directoire, meuble magnifique qui enorgueillit son salon. J'aime bien les feuilleter, ils ont pris avec le temps l'odeur du bois et de la jeunesse qui passe, cette odeur d'une douceur infinie qui fait monter les larmes aux yeux.
Dans un petit carnet posé sur la table de nuit de Louise, j'ai trouvé l'identifiant et le mot de passe de ce blog. Si elle les a notés ici, c'est pour qu'on les trouve en cas de besoin, ça semble évident venant d'elle. Louise n'est plus. Je trouve difficile à formuler ça. Louise est morte. Je répète ces mots jusqu'à les vider de toute substance. Ils ne veulent plus rien dire. Trois syllabes vides de tout sens. Louise est morte.
Dans le blog, un article enregistré au format brouillon. Je vous le livre en son état.
Je m'appelle Wanda et je me demande si Louise aurait aimé que je prenne sa plume et que j'écrive quelques mots, comme lorsque nous écrivions parfois à quatre mains. Je décide que oui. Que faire d'autre? Pourquoi aurait-elle laissé les clefs de ce blog si ce n'est pour y entrer?
09 mai 2008
Clic clac clic clic
Once I wanted to be the greatest
No wind or waterfall could stall me
And then came the rush of the flood
Stars of night turned deep to dust
C'est ma grand-mère paternelle qui m'a appris à tricoter, l'été de mes six ans. Puis j'ai oublié jusqu'à l'été de mes huit ans. Là, sur un banc dans le jardin, j'ai ouvert le panier en osier qui contenait le matériel de couture et tricot de ma mère. Il y avait un peloton d'une couleur bleu myosotis, la couleur de ses yeux. J'ai appelé grand-mère qui a monté quelques mailles et m'a réexpliqué le comment du point mousse. C'est ainsi que Jeanne, ma poupée, s'est retrouvée affublée d'une écharpe myosotis. Les années ont passé. Je ne tricote plus guère le point mousse. Le bleu myosotis ne me va pas au teint. Mais il y a tant d'autres choix...
Les 2 catalogues de Kim Hargreaves http://www.kimhargreaves.co.uk/ sont des petites merveilles de chic et de simplicité. Je préfère sans doute Heartfelt à Nectar, comme beaucoup je suppose, n'empêche! Misty est sur les aiguilles! Et certainement suivi par Favour (pas en bleu) et Tender (pas en gris)...
Misty

Favour

Tender

21 avril 2008
Spirit Road
There's a long highway in your mind
The spirit road that you must find
To get you home to peace again
Where you belong my love lost friend
Il existe une petite maison à laquelle je pense souvent. Une petite cabane tout en bois, au toit de lauzes. Un mazot sis dans le plus bel endroit du monde, j'ai nommé le Val d'Hérens. Le chalet est un peu haut dans la montagne. Pour y accéder, il faut aimer marcher, car la pente est sévère et peu concilante aux mollets trop tendres. Un fourneau, une table de bois habillée d'une nappe à carreaux rouges, une armoire dans la pénombre tout à côté du lit. La lumière entre à peine ici. Devant la porte se trouve un petit rondin de bois où l'on peut s'asseoir afin d'admirer la nuit les lumières d'Evolène ou écouter le chant de la petite source qui coule dans un abreuvoir de bois non loin de là. Dans le four extérieur, le soir venu, je cuis du pain, grille quelque viande parfois bien que je préfère à tout la viande séchée qu'on fait là-bas et qui sent le foin et les fleurs. Le plus souvent, je me lève entre quatre et cinq heures et je marche tout le jour dans ces paysages magnifiques, ces glaciers suspendus et ces sommets si proches qu'on n'a qu'à tendre la main pour en saisir toute la beauté. Un lever de soleil dans l'air froid de la nuit finissante vaut ici tous les sacrifices, le sommeil d'où il a fallu s'extraire, les muscles douloureux et le souffle qui brûle. Je rentre au logis sur le coup de seize heures; je me lave à l'eau froide, les deux pieds dans un baquet; je mange puis j'attends que la nuit soit noire en fumant des cigarettes et en buvant un verre de Fendant. Il est alors temps pour moi de me coucher dans la belle odeur du foin qui sèche. J'entends la clarine d'une vache dans l'alpage, juste au-dessus de moi. Elle rêve très certainement qu'on l'a élue reine après un vaillant combat. Un animal crie que je ne connais pas. Il fait nuit noire, je dors...
Ce petit chalet-là me connaît depuis longtemps. Je lui rends visite tous les ans en été, profitant de la semaine "entre hommes" que s'octroient mon fils et mon père à flemmarder au bord d'une piscine dans le sud de la France. Ils me disent qu'ils vont tous les jours à la mer mais je ne les crois pas le moins du monde. Les piscines d'hôtel recèlent pour mon père des trésors cachés que mon fils ne tardera pas à partager je crois.
Ce petit chalet-là, disais-je donc, appartient à Rudy qui me laisse en profiter lorsque je le veux. Je l'ai connu lors d'une randonnée équestre il y a des années de cela. Nous avions vingt-cinq ans. Un ami de vingt ans, en quelque sorte! Je ne me souviens plus du tout ce que j'avais en tête le jour où j'ai décidé pour la première fois une retraite dans cet endroit. A l'époque, je crois bien que je n'avais jamais été seule de ma vie plus de vingt-quatre heures. Je suis femme compliquée issue de fille compliquée et j'avais probablement perçu que me couper de mes repères me serait salutaire. Ca m'est devenu maintenant un bonheur précieux, un pas de plus vers la sagesse, l'acceptation de la dureté de la vie. Un luxe. Vivre au jour le jour, une tâche après l'autre, sans autre ambition que d'exister et jouir du moment présent. Un aboutissement.







Le voilà, mon petit chalet... c'est celui-là!
18 avril 2008
Quand j'ai rencontré le Papillon...
... je me suis dit que c'était tout à fait le genre d'homme qui ne me va pas. Je lui ai confié dès l'abord que je pensais qu'il était comme moi, un coureur de jupons, enfin, de pantalons en l'occurrence. Ca l'a fait rire. Les hommes, bien souvent, pensent que l'on se vante, dans ces cas-là. Non, je ne veux pas généraliser abusivement, mais tout de même, essayez de dire à un homme que vous êtes une coureuse de pantalons. Ca le fera rire, toujours. Surtout s'il a en tête de vous mettre dans son lit.
Donc, j'ai ri aussi, j'ai montré les dents, puis je l'ai mis dans mon lit à cause de son charme fou, de son esprit brillant, de sa gentillesse, sans oublier bien sûr les yeux noirs, profonds et calmes, la voix grave et douce, les mains fines et fortes. Vous voyez ça ?
Et puis il y a eu l'après. Cet après qui m'embête toujours et que je fuis. Ce phénomène étrange qui fait que plus vous fuyez, plus l'autre s'accroche. M'aimerait-il autant s'il n'était pas le plus amoureux des deux, s'il n'avait pas tant eu à se battre pour que je l'accepte auprès de moi, parfois? Qu'il est dur de dire à quelqu'un qu'on ne veut pas de lui à temps plein! Oui, il faut qu'il m'aime beaucoup pour accepter d'être l'amoureux des fins de semaines. Lui qui a tout, par ailleurs, l'intelligence, la beauté, le charme infini, la vie facile.
Il a parfois des rechutes, insiste pour que je quitte ma campagne pour venir vivre chez lui, à Paris, ou bien envisage de s'installer chez moi à demeure. Mais ça ne dure pas. Il me dit que je ne l'aime pas assez. Je suis assez d'accord, mais qu'est-ce que ça peut faire? Je lui réponds qu'il faut prendre ce que la vie nous donne. Je l'aime à ma façon qui en vaut bien une autre.
Alors, parfois, le soir, dans mon grand lit froid, je pense que je suis en train de vivre finalement un grand amour. Une chose admirable, une parenthèse enchantée hors la vie, un moment de bonheur qui justifie tout le reste. Je pense qu'il arrivera bientôt et mon coeur se gonfle de joie. Je pense qu'il partira bientôt et je soupire du bonheur de me retrouver telle qu'en moi-même.
08 avril 2008
Abus de conneries
Mon père a une télé à l'étage, dans son appartement, qu'il regarde assez souvent. Il m'arrive de lui rendre visite de temps à autre pour voir un film, une série ou une quelconque émission. Mon problème (si c'en est un) est que je ne connais pas l'offre. La télé ne fait pas partie de mon quotidien, je n'en connais pas les programmes, je ne sais pas ce qui y passe, si ce n'est au détour de publicités ou remarques diverses. On n'a pas de mérite à se passer de quelque chose qu'on ne connaît pas.
Mais voilà: je suis encabanée nuit et jour et c'est mon père qui, je crois, a eu la riche idée. Ou mon fils. Je ne sais plus. "Tiens, ça te fera passer le temps." Bon, moi, le temps, je le passais bien sans ça. Pourtant, sur le coup, l'idée m'a paru intéressante. Pourquoi refuser une distraction quand je n'ai pour tout point de vue que ma fenêtre et mes pieds?
Donc, les voila débarrassant le dessus de ma commode en noyer de ses flacons de parfum (Vol de Nuit, Chamade, Féminité du Bois et Tabac Blond, soit dit en passant). Tout ce beau monde va au tiroir et la petite lucarne s'installe; je lui trouve un petit air triomphant, voire narquois. C'est ça, narquois! Elle semble jubiler de m'avoir vaincue. Je la laisse présumer de ses forces, elle vend ma peau un peu trop vite!
D'ailleurs, quelques temps plus tard, son petit ego a bien diminué et c'est moi qui la jauge. Ah, non, rien à faire! Ses appâts sont si mineurs qu'ils en deviennent ridicules et ses défauts la rendent pitoyable. Non, l'abus de conneries ne me vaincra pas! Ni l'ignorance, ni la facilité, ni la vulgarité, ni le roi pognon. Ni le mépris de l'être humain. Ce déversement de tout et rien, continu et obscène, ne peut qu'étouffer toute velléité de réflexion.
Ce petit objet, téléviseur, abrutisseur, je l'ai pourtant aimé. Des heures entières à enquiller westerns ou comédies, drames ou policiers, Marilyn dans sa baignoire avec le gros orteil dans le robinet, Rouletabille aux trousses de l'immonde Larsen, John Wayne sifflant un whisky "pas pour les jeunots", Audrey Hepburn charmant le beau Georges Peppard at Tiffany's.
Il paraît que cette télé-là existe encore. On me dit que des tas de choses bien se cachent toujours dans la petite lucarne. Je n'en doute pas un seul instant. Mais voyez-vous, je n'ai pas envie de chercher les perles au milieu du fumier. J'ai autre chose à faire. J'ai à voir, à écouter, à réflechir et à comprendre. J'ai même à croire, croire en une humanité intelligente, compréhensive et réfléchie. Si la surconsommation de biens matériels détruit notre planète, la surconsommation de connaissance ne pollue pas l’esprit, mais l’immunise au contraire contre tout ce qui l’asservit.
I'm just a believer baby
In those dreams of mine
You see they just keep on comin'
In a long, long line
Oh yeah, I'm the believer
Oh yeah, I'm the believer
And like that songbird singin'
Whether it's red or blue
Just like those church bells ringin'
I'm keepin' my faith in you
Oh yeah, I'm the believer
Oh yeah, I believe in you
And though the seas may rise
Until they do
I keep doin' the things I'm doin'
And believe in you
I'm makin' the change
I'm keepin' my faith in you
Oh yeah, I'm the believer
Oh yeah, oh yeah
Sure is a windy road
That I walk with you
Look how the trees are bendin'
Their leaves are fallin' too
Oh yeah, oh yeah
I'm the believer, babe
Oh yeah
I remember my mama saying
I want to be
On this windy road
For eternity
I'm makin' the change
I'm keepin' my faith in you
Oh yeah, I'm the believer, babe
I believe in you
Oh yeah, I'm the believer, babe
I'm the believer
I'm the believer
Oh yeah
Oh yeah
05 avril 2008
Un petit rien du tout
D'abord, on dira qu'hier, j'ai enfin réussi à m'asseoir toute seule. Dans mon lit. Comme une grande fille!!! Ensuite, on dira que ça va beaucoup mieux comme ça pour taper sur un clavier, pour lire, pour manger, pour tout en somme. Enfin, on dira qu'après la grande cabriole, le temps me semble long pour que tout se remette en place. Le physique ne suit plus et je ne sais pas bien si vous pouvez imaginer ce que ça signifie pour moi. Tout au long de ma vie semée ça et là de pilules bien amères, comme toute vie qui hélas se respecte, l'activité physique a toujours été mon ultime recours, ma dernière parade contre la fin. Angoisses, insomnies, crises de panique, la course dans les bois venait à bout de tout, les chevauchées endiablées et extrêmes me ramenaient à un semblant de normalité. L'exténuation m'est un besoin dont il faut que je me passe dorénavant... Triste phrase... Triste constat. Alors, depuis la chute, c'est la chute. Je n'ai plus qu'à supporter ça, immobile dans ce lit. La nuit est le pire, vous le savez bien. Je ne peux plus fuir, me sauver, me faire mal au ventre, m'arracher les jambes, sentir mes poumons en feu et faire pleurer mes yeux de douleur physique. Mes larmes ne sont plus que de douleur morale. Et de dégoût de vivre. Et de dégoût de tout. Mais hier, voyez-vous, j'ai réussi à m'asseoir, toute seule!
22 novembre 2007
Une dame blanche qui compte jusqu'à trois
Ce matin, sur le coup de quatre heures, je me suis installée devant un feu mort, emmitouflée dans un plaid en mohair avec deux chats sous les pieds - Le Gros Dédé et Alain Chamfort réchauffent à merveille les petons glacés... N’ayant pas eu le courage de rallumer le feu, je frissonnais beaucoup en lisant certaines lignes magiques de la grande Colette dans un silence de mort entrecoupé de craquements et de cris démoniaques comme seule la campagne sait nous les faire entendre. Les pas dans le grenier sont ceux des chouettes, les cris d’agonie naissent dans les gosiers de chats trop amoureux et la silhouette de Dracula qui se profile sur le mur du fond n’est que le reflet d’un loir qui prend un bain de lune.
« J'appartiens à un pays que j'ai quitté. Tu ne peux empêcher qu'à cette heure s'y épanouisse au soleil toute une chevelure embaumée de forêts. Rien ne peut empêcher qu'à cette heure l'herbe profonde y noie le pied des arbres, d'un vert délicieux et apaisant dont mon âme a soif... Viens, toi qui l'ignores, viens que je te dise tout bas : le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose ! Tu jurerais, quand les taillis de ronces y sont en fleurs qu'un fruit mûrit on ne sait où - là-bas, ici, tout près - un fruit insaisissable qu'on aspire en ouvrant les narines. Tu jurerais, quand l'automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu'une pomme trop mûre vient de choir, et tu la cherches et tu la flaires, ici, là-bas, tout près... »
A la porte, trois grattements nets et réguliers. Je referme mon livre pour mieux écouter. Les deux chats pointent leurs museaux jumeaux, oreilles tendues, yeux fixés sur le bois sombre. Silence et immobilité. Je reprends ma lecture…
« Et si tu passais, en juin, entre les prairies fauchées, à l'heure où la lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon pays, tu sentirais, à leur parfum, s'ouvrir ton cœur. Tu fermerais les yeux, avec cette fierté grave dont tu voiles ta volupté, et tu laisserais tomber ta tête, avec un muet soupir... Et si tu arrivais, un jour d'été, dans mon pays, au fond d'un jardin que je connais, un jardin noir de verdure et sans fleurs, si tu regardais bleuir, au lointain, une montagne ronde où les cailloux, les papillons et les chardons se teignent du même azur mauve et poussiéreux, tu m'oublierais, et tu t'assoirais là, pour n'en plus bouger jusqu'au terme de ta vie. »
A la fenêtre, trois coups secs et rythmés. Je laisse tomber le livre et me précipite. Nez collé au carreau, je scrute. Cette ombre au fond de la cour, est-elle là d’habitude ? On dirait une botte, serait-ce déjà le Père Noël ? A l’extrême droite de mon champ de vision, une tache claire palpite et s’efface quand je cherche à mieux la voir. Reflet sur des dents de vampire ? J’ouvre la fenêtre pour mieux entendre mais seul le froid mordant me parvient auréolant de sa buée la toux d’un cheval, au loin.
Je me rencogne dans le canapé, j’éteins la lumière et les deux chats viennent se blottir tout contre moi dans la chaleur de la couverture rouge. Le sommeil mettra encore longtemps à venir. Mais avant qu’il ne m’attrape, j’aurai le temps de voir ma visiteuse cogner trois coups encore sur le carreau. C’est une belle dame blanche, la figure blême percée de deux yeux noirs comme le néant, un petit fantôme curieux, une chouette effraie que rien n’effraie, une dame blanche qui compte jusqu’à trois pour faire durer la nuit.
14 octobre 2007
14 octobre
Jean aurait eu 60 ans aujourd'hui.
Jour après jour, j'avance, je construis, je vis. Un petit pas après l'autre, un bonheur après l'autre, un malheur parfois. Je suis le plus souvent très gaie, je repousse sans faillir les assauts de la souffrance, de l'acharnée souffrance. J'y parviens plutôt bien. Les nuits sont par périodes plus douces. Et puis, ma fois, si elles ne le sont pas, j'ai appris à prendre plaisir à ces nuits mourantes dans une aube grise, devant le feu en hiver, devant la fenêtre ouverte en été, un chat ou l'autre blotti contre moi. J'ai appris à laisser couler les larmes sans lutter - c'est seulement ainsi qu'elles tarissent. Juste penser à respirer. Ne pas penser à Levana.
Pour son anniversaire, Jean me faisait un cadeau, toujours. Pour son dernier 14 octobre, il m'avait choisi ce parfum-là.

27 septembre 2007
Ah, ces pommettes!
Hier, en rangeant le bureau, j'ai retrouvé un vieil album appartenant à mon père. Je n'avais pas revu cette photo depuis bien longtemps. A l'époque, je trouvais ce portrait abominable. J'aurais vendu ma peau pour qu'on me débarrasse de mes pommettes et qu'on me donne deux grands yeux! Depuis ce temps-là, je m 'aime tout de même bien mieux!
J'ai scanné la photo. Elle a été prise par mon père l'été de mes dix-sept ans. J'étais en train de jouer aux échecs avec mon frère. Etrange, comme certains souvenirs à priori non marquants restent pour toujours...


