Entre la rose rouge et le paillasson, un petit billet blanc, bien plié en quatre. J’allais enfin savoir qui avait succombé à mon charme fatal ! Je rentrai dans mon studio et pris le temps de m’asseoir. Je voulais profiter au maximum de ma première rose rouge ! Certes, il y avait bien eu Frédéric qui, l’année précédente - nous étions alors en terminale - m’avait apporté tous les matins une rose du jardin de ses parents (enfin, jusqu’à ce que ses parents décrètent ledit jardin zone sinistrée par l’ouragan Levana). Mais, voyez-vous, ces roses-là étaient jaunes, ça n’est pas la même chose !

A l’intérieur du billet, quelques mots d’une petite écriture bleue   

"Pour ton anniversaire, ma jolie Marie-Hélène. Vincent."

Je repliai le billet en quatrième vitesse, récupérai ma belle rose rouge que je n’avais heureusement pas déballée, ressortis cette fois pour de bon et déposai le tout sur le paillasson au fond du couloir à droite, car c’est là que vivait Marie-Hélène, employée de banque de son état, spécialiste du fondant au chocolat. Miam !

Tout en marchant vers mon avenir, je me jurai :

1 – de mettre enfin mon nom sur ma porte

2 – de cesser à jamais de me faire des films pour une fleur

3 – de demander à Marie-Hélène de me confier ses deux secrets.

Je ne réussirais malheureusement jamais le fondant au chocolat comme elle. Quant aux fleurs, ça allait s’arranger à l’avenir.

Vers 21 heures, j’arrivai dans une salle bondée. Simon me repéra vite au milieu de la foule (j’étais toujours en rouge) et m’entraîna dans les coulisses. C’est de cet endroit privilégié que j’assistai à mon premier concert du groupe Lilac. Simon en était le chanteur. Des cheveux longs aux boucles noires, des yeux noirs bordés de cils très longs, une bouche sensible naturellement très rouge, le teint pâle. C’était manifestement lui la vedette. Il suffisait pour s’en convaincre de regarder le parterre de filles aux regards énamourés. De là où j’étais, j’en avais une vue imprenable. Jacques était l’autre matheux rencontré le matin dans l’amphi. Doté d’un physique moins avantageux que Simon, il jouait de la basse. Son charme était tout autre. Il se révéla, tout comme moi  en fait, bien davantage attiré par la littérature que par les mathématiques. Nous nous reconnûmes bientôt comme deux égarés dont le seul tort avait été d’être plutôt doués en mathématiques. Lors d’une pose, il m’offrit une de ses cigarettes, tirée d’un paquet doré, Benson and Hedges. J’ai fumé ces cigarettes-là pendant des années. Il m’arrive encore - rarement - de sombrer dans leurs volutes. Le paquet doré n’est plus vendu en France, ce qui ne m’empêche pas de m’en procurer ailleurs. Après le concert, Jacques et moi passâmes une bonne partie de la nuit à discuter. Le lendemain, sur ses conseils, j’achetai « Le lys dans la vallée » que je passai la journée à lire et la soirée à discuter.

J’en arrivai très vite à considérer Jacques comme mon alter ego et nous devînmes inséparables, Simon jamais très loin de nous, les groupies de Simon fermant la marche.

Le début du Lys, merci Honoré...

A Madame la Comtesse Natalie de Manerville

"Je cède à ton désir. Le privilège de la femme que nous aimons plus qu'elle ne nous aime est de nous faire oublier à tout propos les règles du bon sens. Pour ne pas voir un pli se former sur vos fronts, pour dissiper la boudeuse expression de vos lèvres que le moindre refus attriste, nous franchissons miraculeusement les distances, nous donnons notre sang, nous dépensons l'avenir. Aujourd'hui tu veux mon passé, le voici. Seulement, sache-le bien, Natalie: en t'obéissant, j'ai dû fouler aux pieds des répugnances inviolées. Mais pourquoi suspecter les soudaines et longues rêveries qui me saisissent parfois en plein bonheur? pourquoi ta jolie colère de femme aimée, à propos d'un silence? Ne pouvais-tu jouer avec les contrastes de mon caractère sans en demander les causes? As-tu dans le coeur des secrets qui, pour se faire absoudre, aient besoin des miens? Enfin, tu l'as deviné, Natalie, et peut-être vaut-il mieux que tu saches tout: oui, ma vie est dominée par un fantôme, il se dessine vaguement au moindre mot qui le provoque, il s'agite souvent de lui-même au-dessus de moi. J'ai d'imposants souvenirs ensevelis au fond de mon âme comme ces productions marines qui s'aperçoivent par les temps calmes, et que les flots de la tempête jettent par fragments sur la grève. Quoique le travail que nécessitent les idées pour être exprimées ait contenu ces anciennes émotions qui me font tant de mal quand elles se réveillent trop soudainement, s'il y avait dans cette confession des éclats qui te blessassent, souviens-toi que tu m'as menacé si je ne t'obéissais pas, ne me punis donc point de t'avoir obéi. Je voudrais que ma confidence redoublât ta tendresse. A ce soir. Félix