Vingt-trois heures

Là, entre deux brins de paille, il y a ton œil doux, ton œil vert, ton œil tout rond qui brille et qui rit. D’ailleurs, je ris moi aussi, et les larmes roulent sur mes joues, Dans ta tignasse couleur châtaigne, des fétus de paille s’entremêlent et te donnent des airs de faune. Un hoquet, on se calme, je n’en peux plus...

Dans le noir, tout en bas, on l’entend qui souffle et piétine.

Un nouveau fou rire me submerge et tu me renverses dans la paille en m’embrassant dans le cou.

Il fait tout noir et c’est l’été.

En bas, ça se frotte contre une barrière et ça grogne un peu. Nous entendre l’enrage…

Une heure

J’ai un peu froid. Tu me passes ton pull qui sent bon comme toi. Je ne vois de toi que le bout de ta cigarette qui s’allume de temps en temps. J’en allume une aussi. Berk !

En bas, le silence.

Je tente une sortie, mais à peine arrivée à proximité de l’échelle, je l’entends souffler, là, juste en bas. Je peux même sentir son odeur. Je n’insiste pas.

Quatre heures

On a dormi un petit peu. La nuit se fait moins sombre. Un échange de regards et on se glisse comme deux ombres vers l’échelle métallique. La brute n’a pas donné signe de vie depuis un bon moment. Il dort certainement comme une pierre. Après l’échelle, il faudra faire vite. Cent mètres de pré avant d’atteindre la barrière qui sera fermée. Nos jarrets sont en bon état de marche, il ne faudra pas rater notre envol. Tu as fait à peu près dix mètres au sol lorsque mon pied touche l’herbe. Du coin de l’œil j’avise une masse sombre mouvante. En même temps le sol gronde et tremble sous mes semelles. Je n’ai que le temps de couiner pour t’avertir. Je me retrouve assise dans ma paille dans la seconde et mon cœur bat à en fracasser mes côtes. Des décharges de peur me picotent les extrémités. Mais tu es là, assis à côté de moi. Tu aurais pu me dire que tu savais voler !

En bas, ça tape un coup contre la remorque et tout tremble.

Sept heures

Le vieux Momo ouvre la barrière et appelle le taureau, un Charolais monstrueux. Ca le fait trop rire, le Momo… Il se marre autant qu’il tousse. Depuis le temps qu’on lui dévaste ses bottes de pailles en été, il a préparé sa vengeance, peaufiné tous les détails. Il a certainement passé quelques heures délicieuses, dans son tracteur ; peut-être même s’est-il mis d’accord avec son arme fatale, avec son taureau, avec l’infâme Coquelicot (Coquelicot… !!!) pour qu'il ne nous quitte pas de l'oeil?

Sept heures trente

Nous arrivons au village dans le tracteur de Momo. A la porte du café, ils sont bien une dizaine à nous regarder arriver en se marrant. Au milieu des dix, notre père n’est pas celui qui rit le moins. J’ai treize ans, Misha en a dix-huit et l’affaire Coquelicot nous collera à la peau un bon petit bout de temps. Ce qui n’empêchera pas Misha de dévaster de nombreuses autres meules de paille de façon plus intéressante, durant les belles nuits d’été, avec d’autres que sa sœur… Et moi ? Oh, vous pensez bien, JAMAIS, jamais plus la moindre botte de paille ! Ou alors juste une petite… Ou alors j’ai oublié, c’est ça, j’ai oublié !

Yann Arthus-Bertrand  - Taureau Charolais Jojo, âgé de quatre ans, accompagné par ses propriétaires...

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