J'ai adopté le virus de la grippe. Je ne fais jamais ça d'habitude, je ne sais pas ce qui m'a pris! Pas la moindre velléité de résistance, pas l'ombre d'une hésitation, en une fraction de seconde l'affaire fut conclue. Il faut dire qu'il errait comme une âme en peine depuis quelques jours déjà, s’attardant sur une poignée de porte, gambadant le long d’un stylo bille, jouant à cache-cache entre les lignes des dictées. Quelques élèves avaient bien tenté de l’emporter chez eux en cachette, sans rien dire à leurs parents, mais le pot-aux-roses n’avait pas manqué d’être rapidement découvert, et Kiki –appelons-le ainsi- finissait invariablement par réapparaître, un matin, le nez long et la bouche triste. J'ai fini par céder, la fatigue sans doute... Kiki s’est avéré plutôt tonique, malgré sa figure de carême. Et infidèle, puisqu’il a disparu au cours de la journée. Quel cœur d’artichaut, ce Kiki !

Durant des moments de répit accordés par Kiki, je me suis attardée sur le très beau site de Yann Arthus-Bertrand :http://www.yannarthusbertrand.com/yann2/index.php

 

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Rempli de merveilles. Une caverne d’Ali Baba.

Dans cette caverne, quelques joyaux.

Parmi ces joyaux, un dont l’éclat m’aveugle.

Ce n’est pas la photo en elle-même ni le talent du photographe; non, le sujet seul m’éblouit.

Force et finesse, élégance, proportions remarquables.

LA beauté.

Je suis subjuguée, c’est un rêve que cet Orlov-Rostopchine !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je me sentis soudain bien lasse, certainement un accès de fièvre kikienne. Je vis du coin de l’œil Kiki se marrer, assis sur le dossier du canapé, juste au-dessus de mon épaule gauche. Il se pencha vers moi et me souffla que ce cheval ne s’appelait pas Indikator comme indiqué par le photographe, mais Dourakine. Etrange remarque…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Tout soudain, l’air se fit plus vif. Je marchais devant mon cheval harassé dans cette grande ville déserte et magnifique. J’avais faim, froid, mais de plaintes, jamais! La souffrance n’était rien en regard de cet émerveillement, de la confiance dans mon Empereur et de la fierté d’être Français ! Je suis soldat de la Grande Armée, en ce beau 14 septembre 1812 ! On chuchote que les soldats du maréchal Koutouzov ont chassé les Moscovites vers les forêts des alentours... Seuls quelques repris de justice, voleurs et criminels, rôdent et profitent de leur liberté retrouvée contre la promesse de nous assaillir.

Les incendies démarrèrent dès le lendemain. Ils avaient été préparés de longue date à l'instigation du gouverneur de la ville, le comte Rostopchine, dont la fille Sophie, alors âgée de treize ans, avait le tsar pour parrain. Rostopchine incendia lui-même sa propriété de Voronovo afin qu’elle ne tombât pas entre nos mains. Il laissa ce billet attaché à un poteau : « J’ai embelli pendant huit ans cette maison de campagne et j’y ai vécu heureux au sein de ma famille. Les habitants de cette terre, au nombre de 1 720, la quittent à votre approche, et je mets le feu à ma maison, afin qu’elle ne soit pas souillée par votre présence. Français, je vous ai abandonné mes deux maisons de Moscou avec des meubles valant un demi-million de roubles ; ici vous ne trouverez que des cendres. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Kiki me secoue brutalement et me ramène à la maison. Il faudra attendre cinquante ans pour que la comtesse Sophie de Ségur, née Rostopchine, écrive en 1863, au château des Nouettes et sous forme de feuilleton Le Général Dourakine où l’on peut lire : «Un âne à deux pieds peut devenir général et rester âne. »  Sacré Kiki !