Le magasin de Sandra, tout petit et tout noir, semblait fumé par le poids du temps passé. On y entrait par une porte voilée d’un rideau de taffetas aux reflets dorés et on était immédiatement happés par l’étouffoir. Les murs disparaissaient sous les tableaux, photographies, cadres et autres assiettes. Horreur parmi les horreurs, des souvenirs mortuaires sous forme de tresses de cheveux sous verre. Inévitablement, je me retrouvais devant une petite natte châtain clair, tressées à quatre brins comme on le fait pour la queue des chevaux avant les concours. En dessous, un prénom calligraphié au porte-plume, encre violette fanée, écriture ronde superbe : « Pauline – 1913 ». C’était à chaque fois cinq minutes d’horreur pétrifiante et de muette compassion. Ah … imaginer les parents de Pauline prostrés devant la tresse pour le reste de leur vie ! Ambivalence d’une fascination morbide doublée d’une répulsion incontrôlable, douleur irrésistiblement attrayante.  La plupart du temps, au bout de cinq minutes, Sandra venait me décoller du mur et m’entraînait dans sa cuisine. En faisant très attention, on parvenait à traverser la boutique sans rien casser, la minceur était de mise en ces lieux. Tables et tablettes, porte-parapluies, assiettes et plats, verres et tasses, bagues et breloques, cartes à jouer, cartes postales, tarots, encriers et flacons,  parfois une merveille pour qui savait chercher. Et par-dessus tout cette odeur de poussière propre, comment la décrire ? L’odeur du temps qui passe, l’odeur du parfum que porterait Peau d’Ane avec sa robe couleur du temps. C’est dans cette cuisine-là que je pris le goût des cafés très forts et très noirs et que je pris, aussi,  le goût de Sandra. Il fallut quelque temps.

Mon père, dans sa chasse aux cadeaux coutumière, était un jour entré dans la boutique étroite et y avait vu une flamme. Car Sandra était une flamme. Plutôt petite, très mince, son visage aux grands yeux sombres était surmonté d’une folle chevelure auburn dont les boucles paraissaient doués d’une vie propre. Ses mains aussi étaient remarquables, très fines, les doigts blancs et longs parés de griffes rouge sombre, chargés de bagues et de pierreries : des mains de sorcière. Ces mains-là, pouvez-vous imaginer comme elles me firent horreur quand je les vis ? J’avais seize ans et une idée de la beauté très rigide pour ne pas dire rigoriste.

galerie_membre_main_valentin16Sandra était extravertie et loufoque, théâtrale et gaie, éclatante : mon père succomba d’un coup.

Au bout de quelques mois, nous nous installâmes dans l’appartement au-dessus de l’éteignoir et je fis de mon mieux pour transformer leur vie en enfer, sans parvenir à émousser l’infinie patience de mon père ni l’inoxydable optimisme de Sandra. Il me fallut environ deux ans pour rendre les armes. A mon entrée à la fac, je m’installai dans un studio à trois rues du magasin et acceptai de me débarrasser de ma mauvaise foi et de mes complexes vis-à-vis de Sandra.

Je passais à la boutique chaque semaine et Sandra venait fréquemment me rendre visite. Elle était très inquiète à mon sujet, et ma violence de jeune fille sans maman lui faisait peur. Je crains de n’avoir pas été bien facile en effet. Nous buvions trop de café, fumions comme des sapeurs, volutes d’encens, effluves de patchouli. Mon amour immodéré pour le patchouli me vient d’elle aussi, le patchouli sombre et brutal, le patchouli brûlant qui vous écoeure et entre dans vos pores jusqu’à devenir un peu de vous-mêmes. Nous parlions beaucoup, moi d’absolu, elle de réalité et je pense à elle lorsque j’écoute certains albums de Bowie ou des Boomtown Rats, entre autres.

Son amour pour mon père dura presque dix ans, puis recommença la valse des chéries.

Ils se quittèrent fâchés, puis redevinrent amis, quelques années plus tard. Pour ma part, je ne rompis jamais avec Sandra.

Elle vit aujourd’hui à Sombernon, pas très loin de Dijon, avec un ingénieur à la retraite. Elle a soixante-douze ans et les cheveux toujours indépendants de sa volonté – et rouges ! Ses mains sont plus que jamais celles d’une sorcière et souvent, elle me parle d’absolu et je lui réponds réalité.

Je la verrai demain et je lui dirai, Brigitte, qu’il ne m’a pas fallu mille et un jours pour te la présenter !