21 février 2007
Oeil de cheval!

Mais oui, un cheval peut avoir l'oeil qui frise, l'air coquin de celui qui se fiche gentiment de toi! Démonstration! Merci Monsieur Arthus-Bertrand!
J'ai un faible également pour les yeux fous de ces superbes pouliches arabes: exorbités, le blanc de l'oeil très apparent strié de vaisseaux rouges, la fuite jusque dans le regard. Les bienheureux qui les monteront auront entre les jambes la souplesse inquiétante et insaisissable du serpent, la folie du vent de sable, la puissance légère d'un cheval esprit.

20 février 2007
Sandra
Le magasin de Sandra, tout petit et tout noir, semblait fumé par le poids du temps passé. On y entrait par une porte voilée d’un rideau de taffetas aux reflets dorés et on était immédiatement happés par l’étouffoir. Les murs disparaissaient sous les tableaux, photographies, cadres et autres assiettes. Horreur parmi les horreurs, des souvenirs mortuaires sous forme de tresses de cheveux sous verre. Inévitablement, je me retrouvais devant une petite natte châtain clair, tressées à quatre brins comme on le fait pour la queue des chevaux avant les concours. En dessous, un prénom calligraphié au porte-plume, encre violette fanée, écriture ronde superbe : « Pauline – 1913 ». C’était à chaque fois cinq minutes d’horreur pétrifiante et de muette compassion. Ah … imaginer les parents de Pauline prostrés devant la tresse pour le reste de leur vie ! Ambivalence d’une fascination morbide doublée d’une répulsion incontrôlable, douleur irrésistiblement attrayante. La plupart du temps, au bout de cinq minutes, Sandra venait me décoller du mur et m’entraînait dans sa cuisine. En faisant très attention, on parvenait à traverser la boutique sans rien casser, la minceur était de mise en ces lieux. Tables et tablettes, porte-parapluies, assiettes et plats, verres et tasses, bagues et breloques, cartes à jouer, cartes postales, tarots, encriers et flacons, parfois une merveille pour qui savait chercher. Et par-dessus tout cette odeur de poussière propre, comment la décrire ? L’odeur du temps qui passe, l’odeur du parfum que porterait Peau d’Ane avec sa robe couleur du temps. C’est dans cette cuisine-là que je pris le goût des cafés très forts et très noirs et que je pris, aussi, le goût de Sandra. Il fallut quelque temps.
Mon père, dans sa chasse aux cadeaux coutumière, était un jour entré dans la boutique étroite et y avait vu une flamme. Car Sandra était une flamme. Plutôt petite, très mince, son visage aux grands yeux sombres était surmonté d’une folle chevelure auburn dont les boucles paraissaient doués d’une vie propre. Ses mains aussi étaient remarquables, très fines, les doigts blancs et longs parés de griffes rouge sombre, chargés de bagues et de pierreries : des mains de sorcière. Ces mains-là, pouvez-vous imaginer comme elles me firent horreur quand je les vis ? J’avais seize ans et une idée de la beauté très rigide pour ne pas dire rigoriste.
Sandra était extravertie et loufoque, théâtrale et gaie, éclatante : mon père succomba d’un coup.
Au bout de quelques mois, nous nous installâmes dans l’appartement au-dessus de l’éteignoir et je fis de mon mieux pour transformer leur vie en enfer, sans parvenir à émousser l’infinie patience de mon père ni l’inoxydable optimisme de Sandra. Il me fallut environ deux ans pour rendre les armes. A mon entrée à la fac, je m’installai dans un studio à trois rues du magasin et acceptai de me débarrasser de ma mauvaise foi et de mes complexes vis-à-vis de Sandra.
Je passais à la boutique chaque semaine et Sandra venait fréquemment me rendre visite. Elle était très inquiète à mon sujet, et ma violence de jeune fille sans maman lui faisait peur. Je crains de n’avoir pas été bien facile en effet. Nous buvions trop de café, fumions comme des sapeurs, volutes d’encens, effluves de patchouli. Mon amour immodéré pour le patchouli me vient d’elle aussi, le patchouli sombre et brutal, le patchouli brûlant qui vous écoeure et entre dans vos pores jusqu’à devenir un peu de vous-mêmes. Nous parlions beaucoup, moi d’absolu, elle de réalité et je pense à elle lorsque j’écoute certains albums de Bowie ou des Boomtown Rats, entre autres.
Son amour pour mon père dura presque dix ans, puis recommença la valse des chéries.
Ils se quittèrent fâchés, puis redevinrent amis, quelques années plus tard. Pour ma part, je ne rompis jamais avec Sandra.
Elle vit aujourd’hui à Sombernon, pas très loin de Dijon, avec un ingénieur à la retraite. Elle a soixante-douze ans et les cheveux toujours indépendants de sa volonté – et rouges ! Ses mains sont plus que jamais celles d’une sorcière et souvent, elle me parle d’absolu et je lui réponds réalité.
Je la verrai demain et je lui dirai, Brigitte, qu’il ne m’a pas fallu mille et un jours pour te la présenter !
14 février 2007
La valse des chéries
Mon père a vécu pendant dix ans avec Sandra, dans un grand appartement du centre-ville. C’est le record ! Sandra était antiquaire et l’appartement coiffait sa boutique comme un éteignoir sa bougie. C’est du moins ce qui m’apparaissait à l’époque, je trouvais leur vie d’un ennui mortel. Je passais les voir chaque fin de semaine et, une fois par mois, Papa me donnait mon chèque et Sandra ses conseils, judicieux à tout prendre, mais j’avais dix-huit ans…
Avant Sandra, il y eut la valse des chéries, ainsi avions-nous baptisé le phénomème, Misha et moi. Mais reprenons du début…
Henri (mon père) et Anielka (ma mère), se rencontrent lors d’une fête foraine ; c’est l’été 54, c’est le soir, les autos tamponnent, les pommes sont d’amour et leur attraction mutuelle. Ils jouent à chien et chat durant deux ans et se marient en 56, six mois avant la naissance de Misha. Petite maison, petite famille, Henri travaille dans une imprimerie. Anielka s’occupe de son fils et donne des cours de russe et de piano. Classique. La première dépression arrive et ma mère perd un boulon. Quelque chose se casse. Quoi ? Je ne sais pas. La vie reprend le dessus malgré tout et je m’annonce. A l’improviste. On ne m’attend pas. On ne m’espère pas. On me redoute, même. Contrairement aux craintes paternelles, la future maman reprend du poil de la bête pendant sa grossesse et quand j’arrive, en avril 62, c’est une grande joie. Le second épisode de dépression a lieu deux ans plus tard et aboutit à une hospitalisation de quelques semaines à la suite d’une tentative de suicide. Puis deux années d’apaisement ; elle redevient même gaie, à sa façon excessive. Elle chante beaucoup.
Un soir de mai 68, ce sont mes grands-parents qui nous attendent à la sortie de l’école, Misha et moi. Les écoles maternelle et primaire sont dans les mêmes locaux et nous finissons les cours à la même heure. Nos grands-parents m’apparaissent comme défigurés et ne nous parlent pas. Papa nous attend dans la cuisine et il est défiguré lui aussi. Je ne les reconnais pas et ça me fait très peur. Misha me prend entre ses bras et je vois des larmes rouler dans ses yeux verts, les mêmes yeux que maman.
Anielka avait trente-deux ans. Elle se donna la mort à coup de comprimés sans laisser ni mot, ni signe. Sur les quarante-cinq ans que je compte maintenant, ou peut s’en faut, j’en ai passé beaucoup à la détester pour ça.
Je ressemble à ma mère trait pour trait, ceux qui l’ont connue en conviennent et les photos l’attestent. Je l’ai vue vieillir sur mon miroir. Puis le jour arriva où je fus plus vieille qu’elle. Et je commençai à faire la paix avec Anielka ce jour-là.
La valse des chéries commença environ trois ans plus tard. Nous trouvions de temps à autre des chéries au salon le soir, parfois à la cuisine le matin, buvant un café noir. De jolies chéries qui sentaient bon, des chéries rigolotes qui riaient fort. J’en arrivai, à l’âge de dix ans, à la conclusion que mon père était un sacré séducteur… Il parvint même à mettre dans son lit une jolie professeur de Misha qui fut révolté de la chose et menaça de faire la grève de la faim si cette liaison persistait. Mais les liaisons ne persistaient jamais avec papa, enfin, jamais… jusqu’à Sandra !
Après un intermède de dix ans, la valse des chéries reprit de plus belle mais nous avions quitté le nid et n’approchions plus les belles que le dimanche. C’était moins drôle.
Misha n’attrapa pas le virus, jamais. Mais moi, c’est autre chose… En ce qui me concerne, ça serait plutôt la chasse aux papillons. Sauf que maintenant, c’est mon père qui les découvre au salon, ou à la cuisine le matin buvant un bon café noir. Mes papillons, comme les chéries, sentent bon et sont rigolos. Hérédité, quand tu nous tiens !
09 février 2007
Ah, les bêtes!
J'ai adopté le virus de la grippe. Je ne fais jamais ça d'habitude, je ne sais pas ce qui m'a pris! Pas la moindre velléité de résistance, pas l'ombre d'une hésitation, en une fraction de seconde l'affaire fut conclue. Il faut dire qu'il errait comme une âme en peine depuis quelques jours déjà, s’attardant sur une poignée de porte, gambadant le long d’un stylo bille, jouant à cache-cache entre les lignes des dictées. Quelques élèves avaient bien tenté de l’emporter chez eux en cachette, sans rien dire à leurs parents, mais le pot-aux-roses n’avait pas manqué d’être rapidement découvert, et Kiki –appelons-le ainsi- finissait invariablement par réapparaître, un matin, le nez long et la bouche triste. J'ai fini par céder, la fatigue sans doute... Kiki s’est avéré plutôt tonique, malgré sa figure de carême. Et infidèle, puisqu’il a disparu au cours de la journée. Quel cœur d’artichaut, ce Kiki !
Durant des moments de répit accordés par Kiki, je me suis attardée sur le très beau site de Yann Arthus-Bertrand :http://www.yannarthusbertrand.com/yann2/index.php
Rempli de merveilles. Une caverne d’Ali Baba.
Dans cette caverne, quelques joyaux.
Parmi ces joyaux, un dont l’éclat m’aveugle.
Ce n’est pas la photo en elle-même ni le talent du photographe; non, le sujet seul m’éblouit.
Force et finesse, élégance, proportions remarquables.
LA beauté.
Je suis subjuguée, c’est un rêve que cet Orlov-Rostopchine !
Je me sentis soudain bien lasse, certainement un accès de fièvre kikienne. Je vis du coin de l’œil Kiki se marrer, assis sur le dossier du canapé, juste au-dessus de mon épaule gauche. Il se pencha vers moi et me souffla que ce cheval ne s’appelait pas Indikator comme indiqué par le photographe, mais Dourakine. Etrange remarque…
Tout soudain, l’air se fit plus vif. Je marchais devant mon cheval harassé dans cette grande ville déserte et magnifique. J’avais faim, froid, mais de plaintes, jamais! La souffrance n’était rien en regard de cet émerveillement, de la confiance dans mon Empereur et de la fierté d’être Français ! Je suis soldat de la Grande Armée, en ce beau 14 septembre 1812 ! On chuchote que les soldats du maréchal Koutouzov ont chassé les Moscovites vers les forêts des alentours... Seuls quelques repris de justice, voleurs et criminels, rôdent et profitent de leur liberté retrouvée contre la promesse de nous assaillir.
Les incendies démarrèrent dès le lendemain. Ils avaient été préparés de longue date à l'instigation du gouverneur de la ville, le comte Rostopchine, dont la fille Sophie, alors âgée de treize ans, avait le tsar pour parrain. Rostopchine incendia lui-même sa propriété de Voronovo afin qu’elle ne tombât pas entre nos mains. Il laissa ce billet attaché à un poteau : « J’ai embelli pendant huit ans cette maison de campagne et j’y ai vécu heureux au sein de ma famille. Les habitants de cette terre, au nombre de 1 720, la quittent à votre approche, et je mets le feu à ma maison, afin qu’elle ne soit pas souillée par votre présence. Français, je vous ai abandonné mes deux maisons de Moscou avec des meubles valant un demi-million de roubles ; ici vous ne trouverez que des cendres. »
Kiki me secoue brutalement et me ramène à la maison. Il faudra attendre cinquante ans pour que la comtesse Sophie de Ségur, née Rostopchine, écrive en 1863, au château des Nouettes et sous forme de feuilleton Le Général Dourakine où l’on peut lire : «Un âne à deux pieds peut devenir général et rester âne. » Sacré Kiki !
03 février 2007
La leçon de Momo
Vingt-trois heures
Là, entre deux brins de paille, il y a ton œil doux, ton œil vert, ton œil tout rond qui brille et qui rit. D’ailleurs, je ris moi aussi, et les larmes roulent sur mes joues, Dans ta tignasse couleur châtaigne, des fétus de paille s’entremêlent et te donnent des airs de faune. Un hoquet, on se calme, je n’en peux plus...
Dans le noir, tout en bas, on l’entend qui souffle et piétine.
Un nouveau fou rire me submerge et tu me renverses dans la paille en m’embrassant dans le cou.
Il fait tout noir et c’est l’été.
En bas, ça se frotte contre une barrière et ça grogne un peu. Nous entendre l’enrage…
Une heure
J’ai un peu froid. Tu me passes ton pull qui sent bon comme toi. Je ne vois de toi que le bout de ta cigarette qui s’allume de temps en temps. J’en allume une aussi. Berk !
En bas, le silence.
Je tente une sortie, mais à peine arrivée à proximité de l’échelle, je l’entends souffler, là, juste en bas. Je peux même sentir son odeur. Je n’insiste pas.
Quatre heures
On a dormi un petit peu. La nuit se fait moins sombre. Un échange de regards et on se glisse comme deux ombres vers l’échelle métallique. La brute n’a pas donné signe de vie depuis un bon moment. Il dort certainement comme une pierre. Après l’échelle, il faudra faire vite. Cent mètres de pré avant d’atteindre la barrière qui sera fermée. Nos jarrets sont en bon état de marche, il ne faudra pas rater notre envol. Tu as fait à peu près dix mètres au sol lorsque mon pied touche l’herbe. Du coin de l’œil j’avise une masse sombre mouvante. En même temps le sol gronde et tremble sous mes semelles. Je n’ai que le temps de couiner pour t’avertir. Je me retrouve assise dans ma paille dans la seconde et mon cœur bat à en fracasser mes côtes. Des décharges de peur me picotent les extrémités. Mais tu es là, assis à côté de moi. Tu aurais pu me dire que tu savais voler !
En bas, ça tape un coup contre la remorque et tout tremble.
Sept heures
Le vieux Momo ouvre la barrière et appelle le taureau, un Charolais monstrueux. Ca le fait trop rire, le Momo… Il se marre autant qu’il tousse. Depuis le temps qu’on lui dévaste ses bottes de pailles en été, il a préparé sa vengeance, peaufiné tous les détails. Il a certainement passé quelques heures délicieuses, dans son tracteur ; peut-être même s’est-il mis d’accord avec son arme fatale, avec son taureau, avec l’infâme Coquelicot (Coquelicot… !!!) pour qu'il ne nous quitte pas de l'oeil?
Sept heures trente
Nous arrivons au village dans le tracteur de Momo. A la porte du café, ils sont bien une dizaine à nous regarder arriver en se marrant. Au milieu des dix, notre père n’est pas celui qui rit le moins. J’ai treize ans, Misha en a dix-huit et l’affaire Coquelicot nous collera à la peau un bon petit bout de temps. Ce qui n’empêchera pas Misha de dévaster de nombreuses autres meules de paille de façon plus intéressante, durant les belles nuits d’été, avec d’autres que sa sœur… Et moi ? Oh, vous pensez bien, JAMAIS, jamais plus la moindre botte de paille ! Ou alors juste une petite… Ou alors j’ai oublié, c’est ça, j’ai oublié !
Yann Arthus-Bertrand - Taureau Charolais Jojo, âgé de quatre ans, accompagné par ses propriétaires...
02 février 2007
La Rose et le Lys
Entre la rose rouge et le paillasson, un petit billet blanc, bien plié en quatre. J’allais enfin savoir qui avait succombé à mon charme fatal ! Je rentrai dans mon studio et pris le temps de m’asseoir. Je voulais profiter au maximum de ma première rose rouge ! Certes, il y avait bien eu Frédéric qui, l’année précédente - nous étions alors en terminale - m’avait apporté tous les matins une rose du jardin de ses parents (enfin, jusqu’à ce que ses parents décrètent ledit jardin zone sinistrée par l’ouragan Levana). Mais, voyez-vous, ces roses-là étaient jaunes, ça n’est pas la même chose !
A l’intérieur du billet, quelques mots d’une petite écriture bleue
"Pour ton anniversaire, ma jolie Marie-Hélène. Vincent."
Je repliai le billet en quatrième vitesse, récupérai ma belle rose rouge que je n’avais heureusement pas déballée, ressortis cette fois pour de bon et déposai le tout sur le paillasson au fond du couloir à droite, car c’est là que vivait Marie-Hélène, employée de banque de son état, spécialiste du fondant au chocolat. Miam !
Tout en marchant vers mon avenir, je me jurai :
1 – de mettre enfin mon nom sur ma porte
2 – de cesser à jamais de me faire des films pour une fleur
3 – de demander à Marie-Hélène de me confier ses deux secrets.
Je ne réussirais malheureusement jamais le fondant au chocolat comme elle. Quant aux fleurs, ça allait s’arranger à l’avenir.
Vers 21 heures, j’arrivai dans une salle bondée. Simon me repéra vite au milieu de la foule (j’étais toujours en rouge) et m’entraîna dans les coulisses. C’est de cet endroit privilégié que j’assistai à mon premier concert du groupe Lilac. Simon en était le chanteur. Des cheveux longs aux boucles noires, des yeux noirs bordés de cils très longs, une bouche sensible naturellement très rouge, le teint pâle. C’était manifestement lui la vedette. Il suffisait pour s’en convaincre de regarder le parterre de filles aux regards énamourés. De là où j’étais, j’en avais une vue imprenable. Jacques était l’autre matheux rencontré le matin dans l’amphi. Doté d’un physique moins avantageux que Simon, il jouait de la basse. Son charme était tout autre. Il se révéla, tout comme moi en fait, bien davantage attiré par la littérature que par les mathématiques. Nous nous reconnûmes bientôt comme deux égarés dont le seul tort avait été d’être plutôt doués en mathématiques. Lors d’une pose, il m’offrit une de ses cigarettes, tirée d’un paquet doré, Benson and Hedges. J’ai fumé ces cigarettes-là pendant des années. Il m’arrive encore - rarement - de sombrer dans leurs volutes. Le paquet doré n’est plus vendu en France, ce qui ne m’empêche pas de m’en procurer ailleurs. Après le concert, Jacques et moi passâmes une bonne partie de la nuit à discuter. Le lendemain, sur ses conseils, j’achetai « Le lys dans la vallée » que je passai la journée à lire et la soirée à discuter.
J’en arrivai très vite à considérer Jacques comme mon alter ego et nous devînmes inséparables, Simon jamais très loin de nous, les groupies de Simon fermant la marche.
Le début du Lys, merci Honoré...
A Madame la Comtesse Natalie de Manerville
"Je cède à ton désir. Le privilège de la femme que nous aimons plus qu'elle ne nous aime est de nous faire oublier à tout propos les règles du bon sens. Pour ne pas voir un pli se former sur vos fronts, pour dissiper la boudeuse expression de vos lèvres que le moindre refus attriste, nous franchissons miraculeusement les distances, nous donnons notre sang, nous dépensons l'avenir. Aujourd'hui tu veux mon passé, le voici. Seulement, sache-le bien, Natalie: en t'obéissant, j'ai dû fouler aux pieds des répugnances inviolées. Mais pourquoi suspecter les soudaines et longues rêveries qui me saisissent parfois en plein bonheur? pourquoi ta jolie colère de femme aimée, à propos d'un silence? Ne pouvais-tu jouer avec les contrastes de mon caractère sans en demander les causes? As-tu dans le coeur des secrets qui, pour se faire absoudre, aient besoin des miens? Enfin, tu l'as deviné, Natalie, et peut-être vaut-il mieux que tu saches tout: oui, ma vie est dominée par un fantôme, il se dessine vaguement au moindre mot qui le provoque, il s'agite souvent de lui-même au-dessus de moi. J'ai d'imposants souvenirs ensevelis au fond de mon âme comme ces productions marines qui s'aperçoivent par les temps calmes, et que les flots de la tempête jettent par fragments sur la grève. Quoique le travail que nécessitent les idées pour être exprimées ait contenu ces anciennes émotions qui me font tant de mal quand elles se réveillent trop soudainement, s'il y avait dans cette confession des éclats qui te blessassent, souviens-toi que tu m'as menacé si je ne t'obéissais pas, ne me punis donc point de t'avoir obéi. Je voudrais que ma confidence redoublât ta tendresse. A ce soir. Félix
01 février 2007
Le hasard frappe toujours trois fois!
J’arrive allègrement dans l’amphi. C’est mon premier cours à la fac et c’est des maths. Je me sens survoltée ! Je m’installe plein centre, dans les rangées du haut. On me dira bien plus tard que c’est la place des chahuteurs qui s’assument. L’espace entre la table et le banc ne me convient pas du tout, le siège de bois est dur mais je suis jeune, même pas mal ! Je jette ma bâche sur le banc (à l’époque, à Dijon, on n’a pas de sac ni de cartable, mais une « bâche » dont le nom à lui seul suffit à évoquer la distinction.), je sors mon stylo Bic noir et une feuille à petits carreaux. J’attends.
Ca se remplit peu à peu. Des garçons partout, assez peu de filles. Quelques connaissances, des petits signes. Et puis ces deux-là, tout à côté de moi, qui me regardent en souriant, qui me demandent d’où je viens, qui m’invitent à assister le soir même à un concert qu’ils donnent dans une petite salle de quartier.
Le cours a lieu mais je n’en garde aucun souvenir. Le prof est un type d’une quarantaine d’années, aux cheveux déjà grisonnants. Je le remarque à peine. Jean Quelque Chose…
Ce jour-là, j’avais mis mon pull rouge garance, cadeau d’un père qui adore qu’on me remarque. Et aussi du rouge à lèvre assorti, cadeau d’un père qui aime que je me maquille. Et aussi une goutte de J’ai Osé, cadeau d’un père qui cède à tous mes caprices.
Je ne savais pas ce matin-là que le destin, grand seigneur, avait choisi de me présenter d’un seul coup d’un seul…
Celui qui serait mon premier amant
Celui qui serait mon premier chagrin
Celui qui serait mon amant, mon chagrin et le père de mon fils
Le soir même, une rose rouge était déposée sur mon paillasson. Je la trouvai en sortant pour me rendre au concert… Je trouvai ce geste très mystérieux et romantique. Qui, mais qui donc était tombé en mon pouvoir de tête folle de dix-huit ans ?




