Un terrible écho en moi, qui irradie de mon plexus à l'écoute  de cette magnifique version de la chanson que le grand Bob a sortie en 74 dans son album Blood on the Tracks. A simple twist of fate... Et puis la gorge qui se noue et les yeux qui deviennent humides. Certes, il est passé le temps des cris d'horreur, le temps de la panique, le temps de l'étouffement, quand le bruit d'une porte, une musique entendue ou un regard me faisait basculer dans la quatrième dimension. Dix ans ont passé et je raconte des bribes de ma vie, portrait anecdotique d'une femme aux portes de la maturité. J'aurais aimé écrire aux portes de la sagesse, j'y travaille chaque jour...

Je succombe facilement à Bryan Ferry et son dernier album Dylanesque a tout pour me séduire. Perles dylanesques à la sauce Bryan, je ne saurais y résister. Et, entre les perles, la chanson qui me parle, le quatrième couplet qui me renvoie illico dix ans en arrière.

They sat together in the park
As the evening sky grew dark,
She looked at him and he felt a spark tingle to his bones.
'Twas then he felt alone and wished that he'd gone straight
And watched out for a simple twist of fate.

They walked along by the old canal
A little confused, I remember well
And stopped into a strange hotel with a neon burnin' bright.
He felt the heat of the night hit him like a freight train
Moving with a simple twist of fate.

A saxophone someplace far off played
As she was walkin' by the arcade.
As the light bust through a beat-up shade where he was wakin' up,
She dropped a coin into the cup of a blind man at the gate
And forgot about a simple twist of fate.

He woke up, the room was bare
He didn't see her anywhere.
He told himself he didn't care, pushed the window open wide,
Felt an emptiness inside to which he just could not relate
Brought on by a simple twist of fate.

He hears the ticking of the clocks
And walks along with a parrot that talks,
Hunts her down by the waterfront docks where the sailors all come in.
Maybe she'll pick him out again, how long must he wait
Once more for a simple twist of fate.

People tell me it's a sin
To know and feel too much within.
I still believe she was my twin, but I lost the ring.
She was born in spring, but I was born too late
Blame it on a simple twist of fate.

Autant le faire maintenant puisqu'il faudra en passer par-là, puisque tout tourne autour de ça. Le jour ou votre vie change de forme, change de goût, le jour où quelque chose vous transforme à jamais, le jour où j'ai perdu le moi orignal.

Je rentrais de ma dernière séance de préparation à l'accouchement. Je trouvai la maison déserte. Jean aurait dû être rentré. C'est ce qui était prévu. Le téléphone sonna. J'étais sûre que c'était lui mais une voix inconnue s'adressa à moi. C'était la voix de l'hôpital, car l'hôpital a une voix, une voix de femme, grave et calme, qui vous parle lentement et vous répète les choses comme si vous étiez un petit enfant qui ne parvient pas à lire un texte tout entier. Je retournai donc à l'hôpital sans même penser à appeler mon père ou mon frère. A cette époque, pas de portable, le téléphone n'était pas encore une extension inévitable de la bouche. Je savais à ce moment que Jean avait eu un accident de voiture et que son état était grave. Ce qui était faux; comment aurait-on pu me dire au téléphone qu'il avait péri carbonisé dans sa voiture parce qu'un autre avait jugé bon de doubler là où il n'aurait pas dû? On me prit en charge à la réception de l'hôpital, on me conduisit dans un petit bureau où attendaient deux policiers et un membre du SAMU. J'ai le net souvenir de leurs regards ricochant sur mon gros ventre pendant que leurs bouches parlaient.

Je repartis comme j'étais venue, refusant leur offre d'assistance. Oui, j'avais bien compris qu'il me faudrait revenir le lendemain pour les papiers. Non, je ne souhaitais pas qu'on appelle quelqu'un de ma famille. Oui, ça irait. Bien sûr, je pouvais rentrer seule. Dehors, il faisait nuit et je m'assis sur un banc, devant l'hôpital, une seule question en tête: comment allais-je faire pour vivre dans ce monde si hostile? Je me rendis compte que je tremblais de peur.

"Je me levai dans la chambre déserte,
Nulle part, je ne le vis.
En me disant que je m'en fichais, j'ouvris grand la fenêtre,
Un vide m'envahit auquel je ne pus me rattacher
Apporté par un simple coup du sort."

Je ne prévins mon père et mon frère que le lendemain. Pas de pleurs, pas de cris, j'étais comme pétrifiée. Juste cette peur affreuse et imprécise contre laquelle je ne pouvais rien. J'assistai aux obsèques dans un état de calme impressionnant qui fit beaucoup pleurer Sandra. Je perdis les eaux au cours de la nuit suivante et les pleurs arrivèrent avec la souffrance physique. Ilya vint au monde dans la semaine suivant la mort de son père. Il naquit dans les larmes, les miennes d'abord,  celles des visiteurs ensuite. Personne ne parvint à nous rendre visite sans pleurer. C'est peut-être en réaction à cette bulle de malheur qui accompagna sa naissance qu'Ilioucha est d'un naturel si gai aujourd'hui!

Il fut très dur pour moi d'accepter le fait que je ne serais plus jamais celle que j'avais été. Ilioucha m'a considérablement aidée à traverser les années terribles et je suis fière de mon petit bonhomme qui me dit parfois "Tu es contente, finalement, maman, que je ressemble autant à papa, hein? Tu vois, il ne fallait pas avoir peur!"

"Les gens me disent que c'est un péché
De savoir et de ressentir trop profondément.
Je crois encore qu'il était ma moitié, mais j'ai perdu l'anneau.
Je suis née au printemps et lui trop tard
A cause d'un simple coup du sort.

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