Ce matin, sur le coup de quatre heures, je me suis installée devant un feu mort, emmitouflée dans un plaid en mohair avec deux chats sous les pieds - Le Gros Dédé et Alain Chamfort réchauffent à merveille les petons glacés... N’ayant  pas eu le courage de rallumer le feu, je frissonnais beaucoup en lisant certaines lignes magiques de la grande Colette dans un silence de mort entrecoupé de craquements et de cris démoniaques comme seule la campagne sait nous les faire entendre. Les pas dans le grenier sont ceux des chouettes, les cris d’agonie naissent dans les gosiers de chats trop amoureux et la silhouette de Dracula qui se profile sur le mur du fond n’est que le reflet d’un loir qui prend un bain de lune.

« J'appartiens à un pays que j'ai quitté. Tu ne peux empêcher qu'à cette heure s'y épanouisse au soleil toute une chevelure embaumée de forêts. Rien ne peut empêcher qu'à cette heure l'herbe profonde y noie le pied des arbres, d'un vert délicieux et apaisant dont mon âme a soif... Viens, toi qui l'ignores, viens que je te dise tout bas : le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose ! Tu jurerais, quand les taillis de ronces y sont en fleurs qu'un fruit mûrit on ne sait où - là-bas, ici, tout près - un fruit insaisissable qu'on aspire en ouvrant les narines. Tu jurerais, quand l'automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu'une pomme trop mûre vient de choir, et tu la cherches et tu la flaires, ici, là-bas, tout près... »

A la porte, trois grattements nets et réguliers. Je referme mon livre pour mieux écouter. Les deux chats pointent leurs museaux jumeaux, oreilles tendues, yeux fixés sur le bois sombre. Silence et immobilité. Je reprends ma lecture…

« Et si tu passais, en juin, entre les prairies fauchées, à l'heure où la lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon pays, tu sentirais, à leur parfum, s'ouvrir ton cœur. Tu fermerais les yeux, avec cette fierté grave dont tu voiles ta volupté, et tu laisserais tomber ta tête, avec un muet soupir... Et si tu arrivais, un jour d'été, dans mon pays, au fond d'un jardin que je connais, un jardin noir de verdure et sans fleurs, si tu regardais bleuir, au lointain, une montagne ronde où les cailloux, les papillons et les chardons se teignent du même azur mauve et poussiéreux, tu m'oublierais, et tu t'assoirais là, pour n'en plus bouger jusqu'au terme de ta vie. »

A la fenêtre, trois coups secs et rythmés. Je laisse tomber le livre et me précipite. Nez collé au carreau, je scrute. Cette ombre au fond de la cour, est-elle là d’habitude ? On dirait une botte, serait-ce déjà le Père Noël ? A l’extrême droite de mon champ de vision, une tache claire palpite et s’efface quand je cherche à mieux la voir. Reflet sur des dents de vampire ? J’ouvre la fenêtre pour mieux entendre mais seul le froid mordant me parvient auréolant de sa buée la toux d’un cheval, au loin.

Je me rencogne dans le canapé, j’éteins la lumière et les deux chats viennent se blottir tout contre moi dans la chaleur de la couverture rouge. Le sommeil mettra encore longtemps à venir. Mais avant qu’il ne m’attrape, j’aurai le temps de voir ma visiteuse cogner trois coups encore sur le carreau. C’est une belle dame blanche, la figure blême percée de deux yeux noirs comme le néant, un petit fantôme curieux, une chouette effraie que rien n’effraie, une dame blanche qui compte jusqu’à trois pour faire durer la nuit.

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