Tous les hommes que tu as connus

Te disaient qu'ils ne voulaient plus

Donner les cartes, pris comme dans un piège.

C'est dur de retenir la main d'un homme qui cherche plus loin,

Qui veut atteindre le ciel pour se livrer.

Puis ramassant les cartes qui sont restées là, sur la table,

Tu sais qu'il t'a laissé très peu, pas même son rire...

Il ne se passait pas de vendredi soir sans que nous n'allions à la Concorde. 1981. Six heures du soir. Le rendez-vous des joyeux lascars, j'ai nommé Jacques, Simon, Joana et moi. C'était le temps où je portais toujours du rouge, une écharpe, un béret, un sac ou des chaussures. Parfois une robe ou un pull. Et aussi toujours sur la bouche. Louise la Rouge.

La Concorde, en ce temps-là, était le palais d'une certaine bourgeoisie dijonnaise sentant le renfermé. Quelques étudiants y passaient, le temps de boire un peu avant d'aller au cinéma, ou après. Cette brasserie art déco faisait grand genre, avec ses vitres décorées donnant sur la place Darcy et sa Porte Guillaume. Elle était à cette époque d'un vert anglais très chic. On l'a redécorée en rose il y a une quinzaine d'années si bien qu'actuellement, elle ressemble à un gros gâteau meringué qu'on aurait posé là par erreur. L'intérieur était couvert de miroirs et des signatures de célébrités de la première moitié du siècle.

Une faune très bourgeoise s'y abreuvait à l'heure de l'apéro. Joana et moi adorions y jouer à la cocotte, maquillage chargé, jupe courte et jambes croisées jusque sous le menton. Nous y buvions juste un peu trop, fumions beaucoup et riions très fort. Deux oies.

Un soir que j'étais arrivée la première, j'entendis chuchoter à mon oreille "Bonsoir, Louise la Rouge..." C'était Jean, notre professeur de maths. Il m'offrit un Martini et nous discutâmes un peu en attendant nos amis respectifs. Qui s'avérèrent, dans son cas, être UNE amie tout ce qu'il y a de plus jolie, quoiqu'un peu vieille. Elle devait bien avoir trente ans, imaginez ça!

J'ai revu Jean régulièrement à La Concorde, toujours les samedis soirs. Nous échangions parfois quelques propos en fumant une cigarette. Nous riions surtout beaucoup. C'était un homme à l' humour très noir.

Et puis c'est tout.

Rien d'autre.

Ah si, sa main par-dessus la mienne, comme par mégarde, en me tenant la grande porte vitrée pour sortir dans le brouillard d'une fin d'automne.

C'est peu, si l'on considère qu'il fut le plus grand amour de ma vie.

Il faut dire qu'en ce temps-là, je ne voyais que moi, ou peut s'en faut. Je n'ai pas eu une seconde la conscience qu'il m'attendait, les samedis soirs à La Concorde. Je n'ai pas vu ses regards, pas compris ses gestes. A mes amis qui me disaient que j'avais tapé dans l'oeil du beau prof de maths, je retournais un oeil torve, les traitant de malades. Et pourtant...

Jean m'a dit avoir hésité beaucoup, puis renoncé à se dévoiler, considérant son âge, et puis le mien, et nos rapports de professeur à élève. Il a très certainement fait le bon choix. Qu'aurais-je fait à dix-neuf ans d'un amour ainsi offert? Il nous a évité le pire.

Ces années passées l'un sans l'autre, j'en ai pleuré chaque seconde après sa mort, tout en sachant qu'elles étaient inévitables. Lorsqu'il m'arrive de passer devant La Concorde, la porte m'adresse toujours un petit mot. Elle me parle de ma main sur sa poignée, de sa main sur ma main, de la première fois.

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