Oh I woke up today
And the red sky had warned me away
Oh I woke up today
And I thought that death had swept me away

And I said hey, hey Liza
Where have you been
Where have you been
I'll see you, I'll see you again

Oh the dragging of her feet
Made life music for the ghosts in the street
And in silence she did weep
To the rustle of her mind's own defeat

And I said hey, hey Liza
Where have you been
Where have you been
I'll see you, I'll see you again

Oh I woke up today
And the grey sky had painted a smile on your face
Oh I woke up today
And I thought that death had swept me away

And I said hey, hey Liza
Where have you been
Where have you been
I'll see you, I'll see you again

Oh I woke up today
And the red sky had warned me away
Oh I woke up today
And I thought that death had swept me away

And I said hey, hey Liza
Where have you been
Where have you been
I'll see you, I'll see you again 

 

 

Il avait fallu attendre bien longtemps le bon moment. Faire bien attention à n’être vue de personne. Ne laisser aucune trace. Un véritable défi à la logique. Elle avait parfois imaginé que le descendant d’Hercule Poirot, de Sherlock Holmes et de Kevin Mitnick était à ses trousses. Rien de tel pour vous permettre d’envisager toutes les possibilités…

Et le bon moment, c’était maintenant ! Pendant que Nat vérifiait sa boîte aux lettres dans la rue, elle se glissa comme en apesanteur le long de l’allée de graviers bordée de tulipes jaunes, traversa le hall d’entrée et se blottit au fond du placard sous l’escalier. Elle attendait ce moment depuis des heures, camouflée dans un massif de buis à l’odeur puissante de pipi de chat. Elle avait dégotté le plan de la maison sur le site d’une agence immobilière. Nat et son mari avaient acheté la dite maison quatre ans plus tôt, mais, à qui sait chercher, rien d’impossible. La fiche de la maison avait depuis belle lurette été enlevée des fichiers de l’agence. Cependant, de ce qui a été un jour mis sur le net reste toujours une trace. Il faut juste savoir chercher et elle savait le faire, ça oui.

Assise tout au fond du placard noir, le dos bien calé contre le lambris, elle se remémora sa quête. Tout d’abord, de simples interventions sur un forum beauté, vous savez comment c’est… On papote, on échange des vues très essentielles sur les fards à paupières et les rouges à lèvres, puis, une chose en entraînant une autre, vous voilà à poster des photos de votre toutou chéri, de votre belle maison, et à donner votre précieux avis sur la façon dont va le monde et sur la violence des jeunes dans les cités. Sans qu’elle sache bien comment ni pourquoi, elle s’était mise à en rajouter tous les jours davantage. Et que je m’invente un passé, une maison, une vie, photos à l’appui (volées sur le net, bien sûr). Elle était déroutée par le fait que les autres participantes semblaient tout prendre pour argent comptant, allant jusqu’à échanger leurs adresses (de façon privée) , pour échanger, vendre ou acheter quelques produits de beauté. Les querelles entre participants atteignaient des sommets, allant jusqu’à l’insulte et la menace, du moins jusqu’à ce qu’un modérateur ou l’autre bannisse le fauteur de trouble ou présumé. Elle trouvait ce fonctionnement étonnamment violent, des clans se créaient, des alliances naissaient, le pouvoir et la détestation battaient leur plein. Et puis un jour… Une barre de douleur comprima son front à la pensée de ce jour-là… Elle se massa longuement les tempes pour calmer la montée de tension. Ce jour-là, donc, la fameuse Nat de Pétaouchnok l’avait agressée d’entrée en la traitant de nazie, ce à quoi elle avait répondu nazie mon cul, grosse pute et hop, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, elle s’était retrouvée bannie du forum. Le dépit qu’elle en avait ressenti lui avait tordu le ventre pendant la journée et la nuit suivante. Le lendemain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, elle se réinscrivit sous un autre identifiant : Victorine Hugo. Elle passa la journée à lire les messages de façon très attentive, notant au passage les noms des minous chéris, des maris, des enfants, des chanteurs ou acteurs adorés, les années de naissance, dates anniversaires ou autres renseignements personnels. Puis, la nuit venue, elle s’activa à forcer certains comptes. Le plus simple était de trouver le mot de passe d’une participante. Elle y parvint trois fois. Elle en riait encore, d’ailleurs, sous son escalier… Trois mots de passe composés du nom de minou chéri et de l’année de naissance de la dame, ou du nom de l'acteur aimé, et du prénom du mari plus celui de la dame. Les jours qui suivirent, elle se borna à surveiller les boîtes aux lettres des comptes piratés et à attendre. Elle récolta pas mal d’adresses mail, postales, de numéros de téléphones fixes ou portables, parvint parfois à se connecter aux comptes Facebook de ceux qui n’avaient pas pris assez de précautions. Et puis, le jeudi 15 juin à 18 heures, bingo ! L’adresse de Nat la salope lui tomba toute chaude sous la patte !

Et maintenant elle était là, à moitié assoupie dans le noir du placard de Nat par l’intermédiaire d’un TGV et d’un train de banlieue, billets payés en liquide, perruque blonde sur la tête et lunettes noires sur le nez, les mains tremblant de haine, de fureur et de stress.

A trois heures du matin, il fallut tuer le chat. Ca, c’était l’erreur ! Ne pas savoir qu’il y avait un chat ! Elle n’avait pas remarqué la chatière, elle en avait honte rétrospectivement. Elle avait évité le pire ! Et si la bestiole était rentrée avant ? Si elle avait eu faim avant, hein, que se serait-il passé ? Parce que cette andouille de chat s’était empressé de gratter à la porte du placard. Sûrement qu’il voulait jouer. Et ça faisait un bruit d’enfer ! Ca résonnait dans tout l’escalier ! Ca allait les réveiller ! Alors, elle avait tué le chat, et ça n’avait pas été de la tarte. Car pendant qu’elle lui écrasait le gosier entre ses mains, la sale bête la lacérait de mille coups de griffes, allant jusqu’à percer le cuir de ses gants et de son blouson. Une douleur atroce lui avait vrillé l’avant-bras. Maintenant, il avait son sang sur les griffes, c’était malin ! Elle banda rapidement sa blessure avant que le sang ne coule, coupa les quatre pattes du matou tigré encore palpitant avec le couteau de chasse de son père et les fourra dans une poche de son blouson. Puis elle posa ses chaussures et se dirigea lentement vers la première marche. Tout doucement. Là. On se calme. On respire.

La porte de la chambre était entrebâillée et tourna sans bruit sur ses gonds. Sur la commode, un flacon d’extrait de L’Heure Bleue luisait doucement. On aurait dit un œil qui l’observait. Dans sa chambre à elle, le même flacon la contemplait chaque nuit. Même flacon, parfum différent. Le sien contenait Mitsouko, ce parfum nostalgique et sombre, aux accents de mousse et au velouté d'aldéhyde de pêche. Le même flacon pour deux chefs-d'œuvre olfactifs opposés qui, selon Saint-Osmoz, "ouvrent et ferment la parenthèse sanglante de la première guerre mondiale".

Elle contempla le couple un moment sous le reflet de la lune. Tout comme elle, Nat dormait dans la clarté lunaire, pas de volets à sa fenêtre. Elle glissa la lame très vite et très fort sur la gorge abandonnée de l'homme qui se recroquevilla brutalement. Elle attendit qu'il ouvre la bouche pour y fourrer les pattes du chat; elle appuya très fort. Le sang aspergea tout en éventail avec une force impressionnante. L'homme s'accrocha brutalement à Nat; elle eut de temps de noter l'incompréhension dans le regard de la jeune femme avant d'abattre son poing sur sa bouche, de haut en bas, très fort, comme on tape du poing sur la table. Elle la saisit ensuite par ses longs cheveux bruns et la traîna hors du lit. L'autre gargouillait interminablement et la bouche de Nat était comme un trou sanglant. Une de ses incisives brisée en biais lui donnait l'air d'un vampire. Elle s'assit à califourchon sur son thorax et sortit de sa poche un rouleau d'adhésif avec lequel elle entreprit de colmater cette bouche hurlante. Vite. On n'entendait plus que le martèlement des talons de Nat sur le parquet de bois brut qui buvait le sang comme du sable. L'attacher aux quatre montants du lit fut chose facile. Un couteau sous la gorge ne se contrarie jamais. Puis un sarcophage d'adhésif autour du lit et du couple. Et attendre. L'écouter pleurer, geindre, grogner. Ne rien dire. Surtout ne rien dire. Regarder les yeux clairs plein d'épouvante abandonner la lutte et accueillir le désespoir. Juste encore un peu d'adhésif sur le nez. Bien colmater tout ça. Puis partir doucement. Reprendre les pattes du chat, ça porte bonheur... Ne pas oublier de voler le flacon. Se rechausser doucement. Sortir dans la brume de la nuit finissante. Bien refermer la porte à double tour. Jeter les clefs dans la boîte aux lettres en passant. Se pencher sur une vitre de voiture. Réajuster la perruque blonde sur ses longs cheveux bruns. Croiser le reflet de deux yeux clairs. Et, dans un spasme, Natacha aspire avidement l'air froid et léger du petit matin.